CISJORDANIE: Récit d’un voyage en Palestine: agroécologie et résistance (2ème partie)

de Julie et Véra, FCE, 23 mars 2026, publié à Archipel 356

En cette fin d’année 2025, nous avons effectué un voyage de solidarité d’un mois et demi en Palestine afin de soutenir des paysan·nes palestinien·nes. Malgré l’ambiance lourde et affectée par le génocide à Gaza, la colonisation, l’apartheid et les guerres alentour, nous avons rencontré de nombreux projets inspirants menés par des Palestinien·nes. C’est ce foisonnement d’initiatives et leurs contextes difficiles que nous souhaitons partager. (2e partie)

Dans le village de Bil’in, nous rencontrons Bilal, un grand bonhomme d’une trentaine d’années qui nous aborde en allemand. Il vit avec la famille de sa sœur qui nous accueille chaleureusement quelques jours dans leur maison. Bilal a vécu les 10 dernières années en Allemagne et nous raconte lors de discussions touchantes comment sa vie en tant que Palestinien est devenue un calvaire depuis le 7 octobre. Après avoir perdu son travail, harcelé par son voisin et éloigné de ses ami·es, il a décidé de rentrer en Palestine il y a seulement 6 mois. Il souffre toujours du racisme qu’il a subi en Allemagne mais se sent mieux depuis qu’il est de retour ici, malgré les conditions difficiles dans son village. Sa famille était un des piliers de la lutte pacifiste contre le mur, et il nous fait mesurer l’horreur de la colonisation: toutes les familles du village ont perdu des membres, tué·es par les militaires; la plupart des hommes ont été emprisonnés et torturés.

Depuis quelques mois, le village comprend un nouvel habitant: un colon a élu domicile sur une colline toute proche. Nous le voyons descendre de chez lui en voiture, faire un tour dans la vallée, à grand renfort de klaxon et de gyrophare. Aussitôt, les gens sont en alerte, se rassemblent et scrutent l’arrivant de loin. L’imbécile n’est pas inoffensif, il a déjà tué plusieurs personnes, en toute impunité. C’est comme cela que la colonisation commence: un israélien arrive et pose un mobile home quelque part. Il vole les animaux et effraye les locaux. L’embryon de colonie s’agrandit ensuite avec l’arrivée de nouvelles personnes. Les colons mettent en place des routes, des écoles, la connexion au réseau d’eau, ... Passé un certain stade, la colonie est «légalisée» par Israël (mais pas au regard du droit international) et l’État hébreu pousse l’ignominie jusqu’à donner des subventions aux personnes qui s’installent. Quand les colonies s’agrandissent, les maisons alentour reçoivent des ordres de démolition et les familles palestiniennes vivant là n’ont alors que deux choix: détruire eux-mêmes leur maison, ou attendre que l’armée la fasse détruire et leur fasse payer la facture. Plusieurs maisons du village ayant déjà reçu un ordre de démolition, on ne peut que s’inquiéter pour le futur de nos ami·es. C’est ainsi que la Palestine se fait grignoter par les intégristes, avec la bénédiction de l’État israélien qui leur fournit armes et protection militaire.

Nous passons ensuite une journée dans un village voisin où des jeunes ont monté une coopérative pour produire des légumes. Tout y est rationnel et productif, le groupe veut montrer qu’il est possible de produire beaucoup, sans pesticides, même sur ces petites parcelles très pauvres. Cela ne les empêche pas de travailler à la reproduction de semences anciennes; nous semons ensemble dans ce but des parcelles de blé avec des variétés originaires du Levant. Si la culture des céréales aurait sans doute de l’avenir dans la région, la récolte ne peut pas se faire à l’aide de machines: le bruit ne manquerait pas d’attirer les colons, qui les détruiraient. La parcelle que nous avons semée est d’ailleurs coincée entre une colonie et une future zone commerciale israélienne, dont le terrain est déjà clôturé.

C’est pendant les semis que nous rencontrons Saïd. Il est paysan de l’autre coté du mur de l’apartheid, dans ce que les Occidentaux appellent Israël et que nos ami·es préfèrent appeler la «Palestine de 1948», en référence à la date à laquelle 700.000 Palestinien·nes en ont été expulsé·es. Il nous emmène dans sa ville, proche de Haïfa et de la frontière libanaise. C’est ici qu’ont été regroupées les familles palestiniennes expulsées des villages voisins lors de la création d’Israël. Saïd nous fait visiter les ruines d’un des nombreux villages détruits depuis l’occupation. Comme souvent, des arbres à croissance rapide ont été plantés sur le lieu, la forêt étant utilisée pour cacher le crime. Les restes des ruines ne sont visibles que si l’on cherche à les voir.

Pendant quelques jours, nous travaillons sur la ferme avec Saïd qui pratique l’agriculture syntropique: les légumes poussent entre les arbres, dont certains servent seulement à enrichir le sol de leur bois, dans un jardin qui grouille de vie. Saïd et sa mère se débrouillent pour faire fleurir leur oasis malgré les discriminations qu’iels subissent. Même avec un passeport israélien, iels n’ont pas les mêmes droits dans la pratique que les Juif/ves. Par exemple, iels ne peuvent pas commercialiser certains fruits tels que les mangues et les avocats, de même qu’iels n’ont pas le droit de posséder plus de trois ruches. Ici aussi, tandis que d’affreux immeubles résidentiels s’implantent à quelques kilomètres de là, iels ont l’interdiction de construire en dur sur leurs terres alors, comme en Cisjordanie, iels s’adaptent avec des structures en matériaux naturels et démontables.

En Israël, le régime d’apartheid se matérialise de différentes façons. Parfois, ces restrictions sont des lois qui s’appliquent à tout le monde mais dans la pratique, des dérogations sont accordées facilement, sauf aux Arabes. Un autre subterfuge est de créer des restrictions pour des raisons soi-disant «écologiques» dans des zones qui ne sont habitées que par des Arabes. Ces Israélien·nes qui sont appelé·es arabes musulman·nes, arabes chrétien·nes, druzes ou bédouin·es, facilement identifiables car ce nom est inscrit sur leur carte d’identité, sont en fait les descendant·es des Palestinien·nes qui sont resté·es à l’intérieur des frontières d’Israël en 1948.

Ainsi, des deux cotés du mur de séparation, l’occupation prend différentes formes et, même dans la «seule démocratie du Moyen Orient», l’apartheid est violent. L’eau est également un sujet d’inégalité: une seule compagnie a le monopole de l’approvisionnement en eau en Israël et les Arabes sont contraints de la payer beaucoup plus cher que les Juif/ves. Alors sur la ferme de Saïd, une fois de plus, la permaculture permet de contourner ces problèmes: on fait des buttes pour retenir l’eau, on couvre le sol et les arbres permettent de faire de l’ombre.

La dernière semaine de notre voyage, nous choisissons de la passer autour de Ramallah, pour revoir les différentes personnes que nous avons rencontrées lors de ce séjour. Nous sommes toujours accueilli·es avec le sourire et une générosité débordante. Nos nouveaux et nouvelles ami·es nous expriment l’importance de recevoir des visites dans cette situation désespérante et nous sommes toujours épaté·es par leur envie de s’engager vers un futur durable.

Au cours de ce voyage, nous avons eu de nombreuses discussions politiques. Toutes les per-sonnes que nous avons rencontrées sont en colère contre l’Autorité palestinienne qu’elles estiment corrompue et complice d’Israël. Malgré les soutiens financiers de nombreux pays et d’ONG à la Palestine, peu d’argent arrive réellement jusqu’aux Palestinien·nes. Certain·es de nos ami·es estiment qu’il s’agit d’une politique volontaire visant à maintenir les gens dans des conditions de vie précaires pour qu’iels n’aient pas les moyens de résister et de remettre en cause la situation d’occupation qui profite à l’Autorité palestinienne.

Au cours de nos rencontres, certain·es nous ont aussi dit se sentir privilégié·es de ne pas être à Gaza ou dans un camp de réfugié·es. Certain·es estiment que cette situation «préservée» leur permet de théoriser une éventuelle paix et une coexistence avec les Juif/ves et se disent admiratif/ves que leurs proches de Gaza continuent à leur transmettre leurs projets et leurs envies de vie et de paix.

Les liens avec nos ami·es palestinien·nes sont forts et nous remarquons que nous sommes à peu près du même milieu: classe moyenne, ayant un peu voyagé, sensibles à la justice sociale, à l’écologie et convaincu·es de l’intérêt de l’agriculture écologique. Mais la comparaison entre nous s’arrête là: malgré leur situation «privilégiée» par rapport à d’autres Palestinien·nes, la plupart sont déjà passé·es par la prison et iels se savent constamment en danger (de retourner en prison, d’être expulsé·es de leur maison, de voir leur terre détruite, de perdre des ami·es ou d’etre tué·e...). Iels ne se font pas d’illusion sur l’avenir et se préparent à subir le même sort que leurs voisin·nes de Gaza ou de Jénine. La reproduction des semences, l’autoproduction, l’agroécologie, les réseaux d’entraides, auxquels nous croyons pour des raisons humaines et écologiques, pren-nent ainsi une dimension profonde, celle de la survie et de la résistance.

Julie et Véra