Le Kurdistan, qui désigne historiquement la région où vivent les Kurdes, est un pays abandonné à son destin en raison des intérêts politiques des États du monde. Autrefois, le Kurdistan constituait un ensemble géographique relativement unifié; au fil du temps, il est devenu un territoire divisé entre quatre États. Les différentes politiques menées à l’égard des Kurdes par ces quatre États, ainsi que la résistance des Kurdes à ces politiques, ont fait de la question kurde l’un des problèmes les plus importants et les plus complexes du Moyen-Orient.
Aujourd’hui, la question kurde apparaît comme l’une des principales questions parmi les problèmes internationaux. Cependant, les intérêts économiques, politiques et militaires des différents États constituent l’un des principaux obstacles à une résolution durable et équitable de celle-ci.
Un peu d’histoire
Je vais vous parler d’une région du monde où les droits humains et la justice ont bien souvent été sacrifié·es au nom des intérêts géopolitiques des États. C’est une région où les rivalités internationales et les calculs stratégiques se renouvellent sans cesse. Cette région existe bel et bien sur le plan géographique, mais son nom n’apparaît sur aucune carte officielle du monde: le Kurdistan. Même s’il n’existe pas sur les cartes politiques, il continue d’exister dans la mémoire collective, la conscience historique et l’identité culturelle de millions de personnes qui vivent sur ses terres. Le territoire où vivent les Kurdes se situe au carrefour de régions qui ont toujours eu une grande importance dans l’histoire, l’Iran, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Mésopotamie et la Syrie. Il se trouve également sur d’anciennes routes de migration et sur des axes stratégiques qui sont aujourd’hui devenus des endroits convoités pour leurs ressources énergétiques. C’est pourquoi cette région est, depuis des siècles, au cœur des rivalités entre les puissances régionales et internationales.
Après la Première Guerre mondiale, le 10 août 1920, le traité de Sèvres a été signé entre l’Empire ottoman et les puissances alliées – parmi lesquelles le Royaume-Uni, la France, l’Italie, le Japon, la Belgique, la Serbie, la Roumanie, la Grèce et d’autres États. Ce traité contenait des dispositions qui, sous certaines conditions, pouvaient ouvrir la voie à la création d’un Kurdistan indépendant. Mais ces dispositions n’ont jamais été appliquées. Puis, avec la signature du traité de Lausanne le 24 juillet 1923, le traité de Sèvres a perdu toute valeur juridique.
Au Kurdistan de Turquie
Avant le traité de Lausanne, un nouvel État turc était en train de se constituer sous la direction de Mustafa Kemal. À cette époque, le soutien des Kurdes était important. Des discussions ont donc eu lieu avec plusieurs personnalités kurdes, et différentes promesses ont été faites concernant la reconnaissance de leurs droits. Mais après la fondation de la République turque, ces droits n’ont pas été accordés. Le traité de Lausanne a permis à la Turquie d’obtenir sa reconnaissance internationale, tandis que les revendications nationales des Kurdes sont restées sans réponse. Le Kurdistan est resté divisé entre la Turquie, l’Irak, l’Iran et la Syrie. Depuis près d’unsiècle, la question kurde demeure l’un des grands enjeux politiques du Moyen-Orient. Aujourd’hui encore, de nombreux Kurdes défendent l’idée d’unifier les quatre parties du Kurdistan et de créer un État kurde indépendant, tandis que les États de la région s’y opposent. Au Kurdistan de Turquie, l’un des premiers grands soulèvements fut celui de Koçgiri, du nom d’une région du Kurdistan, en 1921. Il fut violemment réprimé par l’État. Puis, en 1925, éclatait la révolte de Cheikh Saïd. Elle fut également rapidement écrasée, et Cheikh Saïd ainsi que quarante-sept de ses compagnons furent exécutés à Diyarbakır. En 1926 commençait la révolte de l’Ararat, qui dura près de quatre ans avant d’être réprimée en 1930 à la suite d’opérations militaires turques, dans un contexte marqué par l’attitude de l’Union soviétique et de l’Iran. En 1937 et 1938, lors de l’opération de Dersim, un très grand nombre de civil·es perdirent la vie. Certaines sources affirment que des gaz toxiques d’origine allemande auraient été utilisés contre des civil·es réfugié·es dans des grottes. Après cette opération, Seyid Rıza, leader du mouvement pour l’indépendance du nord du Kurdistan, et plusieurs autres de ses compagnons furent exécutés. Par la suite, les Kurdes ont continué à mener différents mouvements de résistance, mais ceux-ci ont toujours été réprimés. En 1978, le Parti des travailleurs du Kurdistan, le PKK, était fondé, et ce fut le début d’un long conflit armé entre la Turquie et le PKK. Aujourd’hui encore, malgré plusieurs tentatives de paix et de dialogue, la question kurde n’a toujours pas trouvé de solution.
Au Kurdistan d’Irak
Des soulèvements y ont également eu lieu pendant de nombreuses années. Le mouvement dirigé par la famille Barzani a joué un rôle central dans la lutte contre le pouvoir central irakien. Même si les autorités irakiennes ont arrêté et exécuté plusieurs dirigeants de cette rébellion, elles ne sont jamais parvenues à mettre définitivement fin au mouvement. En 1988, des armes chimiques ont été utilisées à Halabja, provoquant la mort de milliers de civils. Après la guerre du Golfe de 1991, la mise en place d’une zone de sécurité a permis aux Kurdes d’établir de fait une administration autonome. En 2005, la nouvelle Constitution irakienne a officiellement reconnu le Gouvernement régional du Kurdistan comme une entité fédérale et autonome.
Au Kurdistan d’Iran
De nombreux soulèvements kurdes y ont également eu lieu à différentes époques, et la plupart ont été réprimés par l’État. En 1946, la République kurde de Mahabad était proclamée. Mais après le retrait de l’Union soviétique de la région, l’armée iranienne a lancé une vaste opération militaire, repris le contrôle du territoire et la République a été rapidement renversée. Son président, Qazi Mohammed, ainsi que plusieurs de ses compagnons, ont été exécutés. Par la suite, d’autres mouvements kurdes sont apparus, et beaucoup d’entre eux ont également été réprimés par les armes. Aujourd’hui encore, la question kurde reste d’actualité en Iran.
Au Kurdistan de Syrie
À différentes périodes, plusieurs mouvements kurdes ont vu le jour et ont été réprimés par le pouvoir syrien avec le soutien de la France. En 2012, lorsque la guerre civile s’est intensifiée, les Kurdes ont mis en place une administration autonome au Rojava. Au même moment, Daech attaquait cette région, et les forces kurdes entraient en résistance. Kobané est alors devenu le symbole de cette résistance. Avec l’appui aérien de la coalition internationale, Daech a été largement repoussé. Au Rojava, un modèle d’administration autonome a été mis en place, fondé sur la coexistence de différentes communautés ethniques et religieuses. Les combattantes kurdes ont également attiré l’attention de l’opinion publique internationale. Mais, au fil des années, les nouveaux développements politiques en Syrie, l’évolution des rapports de force internationaux et le fait que le modèle du Rojava se présentait comme une alternative au capitalisme ont considérablement affaibli cette expérience. Les opérations militaires menées par la Turquie et le retour en force du gouvernement syrien ont ensuite largement mis fin à cette autonomie.
Depuis 2015
Sous l’influence notamment des événements du Rojava, des combats urbains ont éclaté dans plusieurs villes kurdes de Turquie. Les affrontements entre les forces de sécurité turques et des groupes armés liés au PKK ont provoqué d’importantes destructions dans plusieurs districts. Selon les chiffres officiels, plusieurs milliers de personnes ont perdu la vie et des centaines de milliers d’autres ont été déplacées. D’autres sources estiment que le bilan réel est encore plus élevé. Ces conflits n’ont pas trouvé leur place dans les médias internationaux. Parmi les principales raisons figurent l’appartenance de la Turquie à l’OTAN, le fait qu’elle entretient d’importants accords militaires et économiques avec de nombreux États, ainsi que la mise en œuvre d’une forte activité diplomatique.
Pour ma part, j’ai vécu dans cette zone de guerre du premier au dernier jour de ces combats. En tant que témoin direct, j’ai participé à des manifestations contre la guerre. Devant les remparts histo-riques de Diyarbakır, avec des milliers d’autres personnes, nous demandions l’arrêt des violences, tandis que les forces de sécurité tentaient de disperser les manifestant·es à l’aide de canons à eau et de gaz lacrymogènes. Ce que j’ai vécu ce jour-là m’a permis de mesurer, de mes propres yeux, les profondes blessures que la guerre laisse sur les êtres humains.
Necip Mansız*
- Necip Mansız est né à Van, au Kurdistan de Turquie. Il mène des recherches sur l’histoire médiévale du Kurdistan. Il est l’auteur de deux ouvrages en turc consacrés à l’histoire médiévale des Kurdes, ainsi que d’un ouvrage en kurde consacré aux contes populaires kurdes.
- Bir Ortaçag Müellifinin Gözüyle Kürtler ve Yasadıkları Bölgeler (Les Kurdes et leurs régions d’origine vus par un auteur médiéval).
- Kürtler ve Mogollar: 13-14. Yüzyılda Kürt Cografyasında Mogol ve Timurlu Istilası (Les Kurdes et les Mongols: les invasions mongoles et timourides dans l’espace kurde aux 13e et 14e siècles).
- Afad: Çîrok û Xebroskên Serhedê (Afad: Histoires et contes de la frontière).



