Depuis l’attaque du Hamas contre Israël et les terribles destructions causées par la guerre qui a suivi, Noa vit avec un sentiment amer d’absurdité: «Comment se fait-il que nous soyons si éloignés des habitant·es de Gaza, prisonnier·es de l’habitude de la séparation, alors que nous ne sommes qu’à une demi-heure les un·es des autres? Et ce n’est pas tout: nous ne sommes séparé·es que par un écran de téléphone portable et un message WhatsApp, comme si nous pouvions simplement nous parler si nous le voulions…». Mais elle n’avait rien fait jusqu’au jour où elle a reçu un message de Mohammed.
*«Bonjour Noa, je suis Mohammed, ton ami de Gaza.»
«Bonjour Mohammed, je suis Noa, ton amie de Tel Aviv.»*
Après le 7 octobre, Mohammed envoie un message depuis Gaza à Noa, qui vit à Tel-Aviv, via les réseaux sociaux. Iels ne se connaissent pas. Noa craint qu’il s’agisse d’une tentative d’escroquerie, mais décide néanmoins de répondre. Mohammed fait partie des milliers de personnes à Gaza qui cherchent des moyens de survivre. Le contrôle israélien sur les denrées alimentaires entrant dans la bande de Gaza n’a pas commencé avec la guerre actuelle. Immédiatement après l’imposition du blocus sur Gaza en 2007, Israël avait imposé des restrictions sur la quantité et la composition des denrées alimentaires entrant dans la bande de Gaza. Pendant les mois de guerre depuis octobre 2023, Israël a utilisé la nourriture comme moyen de pression, et affamer la population de Gaza est devenu une politique officielle.
Selon les données du Programme Alimentaire Mondial, moins de 5 % des terres agricoles de la bande de Gaza sont désormais disponibles pour la culture. Certain·es ont réussi à créer de petits potagers, mais il n’y a presque pas de fruits, peu de légumes, et tous les produits frais sont rares et chers. La plupart des habitant·es se nourrissent de conserves, de pain et de lentilles, dont les prix fluctuent constamment. En juillet 2025, le prix d’un kilo de farine était d’environ 23 euros. Pour manger, il faut trouver de l’argent.
De nombreux habitant·es de Gaza ont développé la méthode de mendicité du 21e siècle: les réseaux sociaux. Certain·es utilisent Instagram, d’autres TikTok ou Facebook. Certain·es commencent leur histoire par une courte vidéo de chats avant de parler de la misère et de la faim, afin d’attirer l’attention et de demander l’aumône. Le plus important, c’est que quelqu’un·e les regarde et les écoute. Peut-être même que cela aidera?
Mais même si l’on trouve une oreille attentive, même si quelqu’un envoie 25 euros et que l’on peut aujourd’hui se remplir un peu l’estomac, on ne sait pas ce qui se passera demain.
À cela s’ajoutent des difficultés fiscales. Aujourd’hui, il n’y a presque plus d’argent liquide dans la bande de Gaza. Et les sociétés de crédit et les banques en Israël et dans le monde entier empêchent les donateur/trices d’envoyer de l’argent aux habitant·es de la bande de Gaza. Cela vaut également pour les petits montants transférés directement aux familles. La commission pour les transferts d’argent peut atteindre 45 %[1].
GoFundMe, par exemple, a gelé les transferts d’argent vers Gaza provenant de dons de plusieurs millions d’euros, en raison d’une procédure dite de vérification et d’autorisation visant à garantir que les bénéficiaires ne sont pas impliqués dans des activités terroristes.[2]
Il n’y a plus de services bancaires à Gaza, mais il existe des bureaux de change – souvent tenus par des personnes qui utilisent des distributeurs automatiques et pratiquent des taux d’intérêt exorbitants – et la possibilité d’échanger des cryptomonnaies contre de l’argent physique, dans un contexte de pénurie critique d’argent physique.
De l’individu au collectif
Dina et Mohammed vivent dans le camp de réfugié·es de Maghazi (au centre de la bande de Gaza). Mohamed et Dina ont décidé non seulement de nourrir leurs trois enfants, mais aussi d’essayer d’approvisionner les habitant·es du camp en nourriture et en eau. Plus de 100 personnes en dépendent. Iels ont mis en place une cuisine communautaire3 dans le camp de réfugié·es.
Les habitant·es du camp sont mobilisé·es pour des tâches telles que l’approvisionnement en nourriture, la cuisine et la distribution. Le bénévolat aide les gens à sortir d’une situation d’urgence et à passer à l’action. Là où Israël a tenté de détruire le tissu social, Dina et Mohammed s’efforcent de reconstruire une communauté. Plutôt que laisser la faim et la misère les isoler pour protéger leur famille, iels essaient d’agir solidairement pour garantir la sécurité alimentaire, mais aussi pour reconstruire l’espoir d’une vie commune.
Les défis sont nombreux. Outre l’approvisionnement en fonds et en denrées alimentaires, il y a l’aspect humain, la confrontation avec d’autres personnes dans le besoin, avec des personnes affamées qui craignent que, en raison de la longue file d’attente, il ne reste plus rien pour leurs enfants. Parfois, les gens perdent patience. Et pourtant, Dina, Mohammed et les bénévoles s’efforcent toujours de traiter chaque personne qui vient ici, qu’elle soit connue ou inconnue, comme un être humain. Même lorsque les marmites sont vides. Même lorsque quelqu’un double dans la file d’attente. Malgré leur propre situation difficile, iels essaient de voir la détresse des autres.
La cuisine se compose d’un appareil en fer qui sert de cuisinière. Une petite camionnette équipée d’un réservoir et d’un tuyau d’arrosage apporte de l’eau potable qui peut être stockée dans des bidons en plastique. Iels ont trouvé du combustible et quelques grandes casseroles et ont commencé à partager le peu qu’iels ont avec les habitant·es de Maghazi. Iels ont également pris des photos et les ont envoyées aux donateur/trices, afin de prouver l’utilisation qui a été faite de l’argent, mais aussi pour essayer de collecter un peu plus de soutien financier pour la nourriture du lendemain.
Mohammed a proposé à Noa de devenir ami·es sur les réseaux sociaux. Noa, Mohammed et Dina ont commencé à correspondre par messagerie instantanée. Elle leur a envoyé des photos. Eux aussi. Elle a posé des questions et y a répondu elle-même, avec simplicité et sensibilité. Iels ont parlé de la vie, de la famille, d’opinions politiques. De la faim, d’Israël, du Hamas et de l’espace qu’ils partagent. C’est ainsi qu’un lien s’est créé.
Surmonter les obstacles
Noa s’est mise au travail. Face aux obstacles imposés par les gouvernements et les frontières, elle a créé un réseau de soutien composé de citoyen·nes[4].
Elle a mis en place un site web de collecte de fonds, envoyé des messages à ses connaissances et, avec l’aide d’ami·es, ouvert un compte bancaire au Canada afin que les fonds collectés ne puissent pas être saisis. Noa a également eu l’idée d’«adopter» une famille de Gaza. Une famille à Gaza a besoin d’environ 850 euros par mois pour pouvoir manger deux fois par jour. Si 10 personnes se regroupent pour collecter cette somme et s’engagent à faire un don mensuel, Mohammed et Dina savent qu’iels auront au moins ces deux repas par jour. Le réseau de soutien est constitué de réseaux indépendants les uns des autres, composés d’un groupe de personnes qui soutiennent une famille à Gaza. Chaque réseau dispose d’une ou deux coordinatrices qui collectent les dons (actuellement financiers) et les transmettent à la famille. La coordinatrice est également chargée de rester en contact avec la famille et de répondre aux demandes des membres du réseau. Bien que chaque réseau soit légèrement différent, la plupart du temps, les accompagnateur/trices sont également invité·es à prendre contact personnellement avec la famille. L’initiative est organique, dynamique et évolutive. Elle se développe grâce aux familles et aux accompagnateur/trices qui y participent.
Gal Karniel*, FCE - France
- Gal, elle-même israélienne et membre du FCE, a reçu en novembre 2025 des informations sur le réseau et une demande d’aide financière. Elle a fait des recherches, recueilli des informations et parlé aux personnes impliquées dans le projet. Elle a vérifié s’il existait réellement et si l’argent provenait bien du Canada vers la bande de Gaza. Depuis lors, le FCE soutient cette initiative. Voir également son article, Israël Palestine - Au jour le jour, publié dans Archipel 332 de janvier 2024.
- Nir Hasson, Haaretz, 3 janvier 2026.
- Al Jazeera, 26 juin 2025.
- https://gazacommunitykitchen.com/
- https://www.gazasupportnet.com/



