SENEGAL: Migrer pour vivre, pas pour mourir

de Marta et Théo, Boza Fii, 12 févr. 2026, publié à Archipel 355

Une caravane à travers le Sénégal à la rencontre des familles de disparu·es. En 2024, 43.000 personnes sont arrivées aux îles Canaries par la voie maritime. Mais l’ONG Caminando fronteras estime à plus de 10.000 les personnes disparues lors des traversées. Voilà maintenant des années que l’on entend ces chiffres terrifiants, qui ne viennent que s’ajouter à des statistiques impuissantes. On se demande à quoi ils servent, s’ils ne permettent pas que la situation change et que les naufrages cessent?

L’association Boza Fii[1] au Sénégal lutte pour la liberté de circulation, et pour la dignité des personnes disparues. Chaque année elle organise une caravane à travers le pays pour rencontrer les familles de migrant·es décédé·es ou disparu·es sur la route de l’Europe.

Boza Fii se bat contre les frontières dans son pays, mais aussi au niveau international au sein du réseau Alarm phone[2]. C’est en tant que camarades de lutte que nous avons été généreusement accueilli·es sur la caravane. Approfondir les liens internationaux nous paraît essentiel pour renforcer nos combats. En tant que Français·es, nous bénéficions du privilège de voyager librement. Par ce récit, nous souhaitons partager les expériences de luttes de nos camarades, qui n’ont pas la possibilité de venir les porter en Europe.

Pour la quatrième édition de sa caravane des disparu·es, le convoi de voitures de l’association Boza Fii se met en branle depuis la banlieue de Dakar, direction Tambacounda. Des heures de trajet pour nous mener à l’est du Sénégal, dans une contrée à la croisée des routes du Mali, de la Guinée et de la Gambie. Cette région rurale est marquée, comme beaucoup d’autres, par de nombreux départs vers l’Europe par les voies longues et dangereuses de la mer et du désert. Presque chaque foyer a une histoire d’un·e proche disparu·e en migration. Parfois, les personnes ont fait boza, ce mot de victoire pour dire qu’elles ont posé le pied en Europe. Mais trop souvent, ces personnes manquent à leur famille qui n’ont aucune nouvelle d’elles, depuis 8 mois, 4 ans, 10 ans…

La caravane

Une trentaine de membres de Boza Fii l’accompagnent. La plupart ont tenté l’aventure de la migration pour finalement rentrer au pays armé·es de tous ce que leur voyage a pu leur enseigner, ou bien ont malheureusement perdu des êtres chers sur les routes migratoires. On transporte avec nous la cuisine, l’écran de projection géant gonflable, la sono, les banderoles, les tee-shirts de l’association. L’idée est de rester deux jours dans chaque localité pour dix jours au total.

On commence par Kothiary, gros village en périphérie de Tambacounda. En arrivant, alors qu’une équipe va présenter l’initiative au maire, aux délégué·es de quartier et à l’imam, une autre installe l’espace de discussion et de projection sur une petite place. Le premier soir, des films sont projetés sur la répression de la migration par l’Europe, sur la recherche des disparu·es[3] ou bien le film Moi, capitaine qui raconte le voyage difficile de deux jeunes sénégalais jusqu’en Italie.

Le lendemain, nous allons rendre visite aux familles victimes de la migration. Nous rencontrons Vieux Ndiaye, il habite à Ndiaback, un petit village à vingt kilomètres de là. Son frère, Daouda Ndiaye, est parti il y a dix ans. Vieux Ndiaye a dû arrêter ses études pour prendre en charge la femme et les deux enfants de son grand frère disparu. Un jour, on l’a appelé pour lui annoncer qu’il y avait eu un naufrage et que son frère ne faisait pas partie des rescapé·es. La famille a alors organisé des obsèques. Dans son village, où quelques familles vivent de l’agriculture, plusieurs jeunes, un frère, un mari, un fils, sont absents. Nous rencontrons une autre famille, la mère n’a pas de nouvelles de son mari depuis 25 ans. Toutes ces années ont été jalonnées de rumeurs sur des possibles traces de son mari, et lorsqu’elle consulte son marabout, celui-ci voit toujours son mari vivant. Alors sa famille n’a pas organisé d’obsèques, et depuis tout ce temps, elle attend. Lorsque nous allons saluer le chef de village, il nous apprend qu’une voisine n’a plus de nouvelles de son fils depuis 10 mois. Elle n’en avait pas parlé. Il raconte cette difficulté pour les familles de poser des mots sur leur douleur par peur du jugement et de la répression. Nous l’accompagnons lui rendre visite. Malgré la surprise de notre venue, elle nous parle de son fils Assane Bah, dont elle a eu pour la dernière fois des nouvelles alors qu’il s’apprêtait à embarquer sur une pirogue en Mauritanie. Quelques jours plus tard, quelqu’un lui a dit que la pirogue était arrivée, mais il est presque impossible de vérifier cette information.

Depuis des années déjà, Boza Fii et Alarm Phone se heurtent à la difficulté de retrouver la trace de celles et ceux parti·es en voyage. Il n’existe pas d’organisme international de recherche pour les disparu·es en migration. Pourtant, partout des personnes recherchent leurs proches. Des informations circulent entre des familles, des militant·es, des ONG et des exilé·es de manière informelle. Parfois les personnes sont arrivées mais ont perdu tous leur contacts, parfois elles sont incarcérées. Dans ces cas, elles arrivent en général à contacter leur famille au bout d’un moment. Mais il y a aussi ce qu’on appelle les naufrages invisibles. Ces pirogues disparues en mer sans laisser de trace. Combien de personnes ont disparu dans ces naufrages invisibles? La route migratoire des îles Canaries est connue pour être la plus meurtrière, parmi celles empruntées pour rejoindre l’Europe.

Notre présence auprès des familles lors de la caravane permet avant tout de créer du lien pour ouvrir la possibilité de parler, de trouver un instant de réconfort et parfois de trouver quelques réponses. La ligne de crête entre manifester de la compassion tout en prenant soin de ne pas raviver l’angoisse des questions sans réponses est délicate à tenir. «On va aller l’écouter, ça va soulager», nous dit Vieux Ndiaye, qui connaît lui-même la douleur de la perte. «Métina, Masta» (c’est triste, je compatis) lui dit-on en écoutant son récit. Au fil de nos déambulations dans les chemins et les rues ensablées, les portes ne cessent de s’ouvrir sur des récits de pertes. Comme un labyrinthe dans lequel il n’y a pas de sortie, nous prenons conscience de l’ampleur du phénomène, diffus et massif mais totalement invisibilisé. Ici au Sénégal, à part de manière très minime par le CICR[4], il n’existe aucune initiative pour soutenir les familles. Notamment, d’un point de vue psycho-social, les parents sont totalement laissés à eux mêmes dans des situations de deuil impossible qui parfois absorbent toute leur énergie et les rendent malade. La seule action du gouvernement a été de mettre en place, depuis octobre 2024, un numéro vert pour inciter à la dénonciation de tout comportement susceptible d’être identifié comme une préparation à un départ. C’est à cette invisibilisation et cette criminalisation, entre autres, que s’attaque le travail de Boza Fii.

Ñun dañuy boza fii, su meunoul nekk fi ñu dem fé[5]

Boza Fii existe depuis 2020 au Sénégal, et porte publiquement un discours unique et courageux sur les problématiques liées à la migration en Afrique de l’Ouest. Boza Fii qui signifie «réussir ici tout autant que réussir là-bas» revendique un droit à la migration comme un droit de voyage pour chacun·e et condamne le fait que les voies légales soient rendues impossibles par des politiques de visas extrêmement restrictives. L’objectif de Boza Fii consiste à parler des réalités concrètes de la migration, afin que, s’ils doivent avoir lieu, les départs soient mieux préparés. Une grande partie de son travail est de faire de la sensibilisation pour défaire la rhétorique gouvernementale et la sémantique répressive selon laquelle la personne qui décide de migrer est une clandestine, une criminelle, ou au mieux, mentalement instable et qu’elle est responsable de s’être mise en danger. Cette rhétorique s’est imprégnée dans la population sénégalaise et jusque dans les familles, en les condamnant au silence et à la culpabilisation. Dissuader l’émigration ne fonctionne pas. «Tu peux voir un·e jeune assister aux funérailles d’un·e proche naufragé·e en mer et prendre une pirogue le soir même» commente un membre de Boza Fii. La détermination à partir chercher un autre avenir est parfois plus grande que la peur de mourir, parce qu’elle s’ancre dans un ensemble de pressions sociales et de rêves puissants.

Chaque personne qui décide de migrer a des raisons de le faire, et il en existe de multiples. On pourrait se risquer à les énumérer, mais indéniablement, celles-ci tournent toutes autour d’un ordonnancement profondément injuste et néocolonial du monde. Un ordonnancement dans lequel l’Europe continue de restreindre les possibilités d’autonomie en Afrique de l’Ouest tout en jouissant encore d’un prestige et d’une image désirable dans les imaginaires. L’Occident, à travers son idéologie dominante, place le curseur de ce qu’est «bien vivre» ou «réussir sa vie» tout en gardant captives les richesses pour y accéder. Et pour couronner le tout, il s’octroie le privilège exclusif de la liberté de circulation. Il y a quelque chose de maléfique dans ce mécanisme.

Dans son travail, Boza Fii pointe la responsabilité de l’Union européenne dans la mise en danger des personnes qui résulte des accords d’externalisation de ses frontières. À mesure que s’intensifie la répression, les points de départ pour les Canaries s’éloignent toujours plus au Sud, le long de la côte atlantique: du Maroc vers la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie et la Guinée. La Guardia Civil espagnole est présente sur le sol des pays de départ pour des opérations de surveillance et de contrôle. En mer, la répression prend la forme d’une non-assistance délibérée qui s’ajoute aux difficultés propres à la traversée.

Pour donner un exemple, il y a tout juste un an, dix jeunes du village de Foundiougne au bord du fleuve Saloum, ont pris une pirogue qui s’est perdue en mer pendant dix jours. Le réseau Alarm Phone a communiqué la position GPS de la pirogue et alerté sans relâche les autorités espagnole et marocaine et pour qu’elle soit secourue. Rien n’a été fait. L’embarcation à la dérive a finalement été trouvée par des pêcheurs mauritaniens au large de Nouadhibou, mais la météo difficile et les jours passés en mer ont provoqué le décès ou la disparition de 32 personnes et à l’arrivée des rescapés, 73 personnes ont dû aller à l’hôpital. Entre le moment où l’alerte a été donnée, et le moment où la pirogue a finalement été trouvée en Mauritanie, il s’est passé cinq jours. Cinq jours de non-assistance manifeste. Il est évident que si un voilier de plaisance européen émettait des signaux de détresse, les mêmes autorités feraient tout leur possible pour le sauver, tandis qu’une embarcation avec plus de 200 personnes à bord est abandonnée à son sort. Il ne s’agit pas d’un problème d’humanisme mais d’un crime qui laissent endeuillées des milliers de familles sur le continent africain.

Boza Fii se bat pour libérer la parole et pousser les familles de victimes à se faire entendre et à constituer des associations. Cela a déjà commencé, des collectifs se sont créés à l’initiative de personnes ayant perdu des proches, comme l’association d’Aminata Boye à Mbour (COVES, Collectif des Victimes de l’Émigration au Sénégal). Pour l’heure, la caravane se poursuit à Tambacounda, nous avons rencontré plusieurs familles dont les enfants sont partis dans la même pirogue. Des photos circulent, des gestes pudiques de peine et de réconfort, des verres de thé et des prières avant de reprendre la route...

Nos pensées vont à toutes les personnes disparues sur les routes de la migration et leurs familles. Liberté de circulation pour toutes et tous!

Marta et Théo, des camarades français de Boza Fii

  1. Boza Fii est une association à but non lucratif qui ne fonctionne qu’avec des bénévoles et des dons. Vous pouvez suivre ses activités sur les réseaux sociaux et la soutenir ici https://bozafii.org
  2. Alarm Phone est une ligne téléphonique d’urgence pour soutenir les personnes migrantes lors de leur traversée en mer vers l’Europe. C’est un aussi un réseau transnational qui lutte pour la liberté de circulation et contre les politiques d’externalisation des frontières.
  3. https://littlebigstory.fr/productions/numero-387-disparu-en-mediterranee.
  4. Comité international de la croix rouge.
  5. Extrait d’une chanson de Boza Fii: Nous voulons réussir ici, si ce n’est pas possible nous irons là-bas.