Que deviennent les initiatives locales qui avaient vu le jour spontanément dans les régions frontalières ukrainiennes après l’invasion russe de 2022? Les volontaires étrangers y sont-iels les bienvenu·es? Au dernier jour de novembre, nous avons chargé notre vieille voiture de jus de pomme maison et entrepris un voyage de 3000 kilomètres pour trouver des réponses.
La première partie de cet article se concentrait sur Kramatorsk, où nous avons rencontré les bénévoles de Vsi Poroutch (Tous ensemble), une organisation d’environ 80 bénévoles qui distribue de l’aide humanitaire, surtout des médicaments, aux soldat·es et aux civil·es et évacue aussi les gens des petites villes et villages environnants, systématiquement bombardés par les Russes.
Ce deuxième volet est le récit de nos rencontres à Kharkiv et Sumy.
Kharkiv, la ville d’exception
D’abord et avant tout, pour les habitant·es de Kharkiv mais aussi d’ailleurs, la deuxième agglomération du pays en termes de population possède une aura très particulière. Elle a la réputation d’être ville rebelle, et elle le montre encore dans les circonstances extrêmes existantes depuis février 2022. Le dynamisme du bénévolat local n’a pas d’égal, et les images des fêtes de rue où les gens chantent et dansent entre deux tirs de roquettes ont impressionné le monde entier. Si Kharkiv n’a pas pu être conquise par les Russes au début de la guerre, c’est principalement grâce aux unités d’autodéfense locales.
De retour à Hell’s Kitchen
Nous avions rencontré Yehor, Luda Horoshko et leur équipe en mai 2024. À l’époque, les Russes avaient lancé une offensive au nord-est de Kharkiv et l’ambiance était tendue. Même si la ville est actuellement encore bombardée quasi quotidiennement, l’ambiance y était plus détendue cette fois-ci. La ville se préparait pour Noël et semblait vivre pleinement.
Au début de la guerre, les Horoshko avaient fermé leur florissante entreprise d’informatique, et installé une cuisine solidaire dans un souterrain du centre de la ville. Avec un groupe de bénévoles, iels y préparent aujourd’hui quotidiennement jusqu’à 1500 repas chauds, livrés principalement aux hôpitaux, et y fabriquent beaucoup de pain. Iels se souviennent encore bien de nous, même après un an et demi sans se voir. L’ambiance dans la cuisine est détendue, ça rigole. Un jeune bénévole s’est un peu moqué quand nous avons livré notre jus de fruits et nous a demandé pourquoi nous n’avions pas apporté de cidre. Nous lui avons promis que ce serait pour la prochaine fois. L’équipe est composée surtout de très jeunes gens et de personnes de plus de 60 ans.
Yehor et Luda nous ont assuré que les bénévoles étranger·es étaient les bienvenu·es et qu’iels seraient bien pris en charge. C’est aussi ce qu’on peut lire sur les pages de Hell’s Kitchen sur les réseaux sociaux.[1]
Le collectif Hell’s Kitchen fait d’ailleurs partie de Volunteering in Ukraine, un réseau d’organisations ukrainiennes qui accueillent des volontaires. Sur leur site on trouve d’autres organisations, dont nous connaissons certaines.[2] Nous avons eu la chance de passer deux nuits dans un appartement en centre-ville, d’où on entendait le bruit sourd des bombes, mais heureusement pas trop proche. De nouveau, nous avons été impressionné·es par la propreté de la ville après quatre ans de guerre. Les décorations de Noël étaient partout et on a pu voir les affiches des théâtres et de l’opéra annonçant des spectacles réguliers. Les dégâts causés par une attaque à la roquette sur l’imposant Derjprom3, dans le centre-ville, ont été presque entièrement réparés.
Le soir, on a rendu visite aux membres de l’équipe de coordination des ONG humanitaires de Kharkiv. Iels sont très intéressé·es par les projets destinés aux enfants et aux jeunes, car iels s’occupent de 6000 enfants qui ont fui les zones de combat pour se réfugier à Kharkiv et qui ont un besoin urgent de changer d’air.
À Sumy, chez Iskra Dobra
La dernière étape de notre voyage a été Sumy, capitale de la grande province du même nom, frontalière avec la Russie au nord-est de l’Ukraine. Nous voulions rendre visite aux volontaires d’Iskra Dobra (L’Étincelle du bien). L’équipe s’est liée d’amitié avec le Comité d’Aide Médicale Zakarpattya, nos amies d’Oujhorod.
Oleh Bibikov et Ihor Kukobko sont deux jeunes restaurateurs de la ville de Tchernihiv, dans le nord de l’Ukraine. En 2022, Tchernihiv a été assiégée par les Russes pendant 42 jours et la ville a beaucoup souffert des bombardements. Pendant cette période, ils ont commencé à préparer des plats chauds pour les équipes de secouristes, en réunissant jusqu’à 300 volontaires. Puis ils ont eu l’idée de monter une cuisine mobile pour les personnes dans le besoin. En quatre années de guerre, ils ont été présents, avec leur camion-cuisine, dans presque toutes les zones du front, de Kherson au Donbass et à Kharkiv, et maintenant dans le Nord, à Sumy. Tous deux sont d’inconditionnels optimistes et d’un caractère très joyeux, ce qui influence grandement l’ambiance dans leur équipe.
À notre arrivée, nous avons tout de suite été affecté·es au remplissage des boîtes isothermes par du sarrasin. Tout était filmé en continu, au rythme d’un folk-pop ukrainien tonitruant sortant des haut-parleurs, dans une ambiance de rires, de chants et de cigarettes fumées à la chaîne (mais dehors, dans le froid).
L’organisation nous a semblé parfaite. Iskra Dobra distribue entre 1500 et 2000 repas chauds par jour. Le camion-cuisine est garé dans un parc au centre-ville. Cela a semblé moins risqué que de s’installer dans une zone plus construite, où il y a fréquemment des frappes de drones et de missiles. Les réfugié·es arrivent peu avant midi au bureau central de l’État civil situé à proximité, un immense bâtiment de style soviétique. Iels sont enregistré·es les un·es après les autres et admis·es par groupes. La plupart viennent chercher des repas pour des familles entières, trois à huit personnes. Tout se passe dans le respect et la bonne humeur.
Les gens qui viennent chercher les repas n’ont pas l’air particulièrement pauvres, souvent iels ressemblent à des institutrices ou à des médecins à la retraite. La plupart ont fui les zones frontalières pour se réfugier là. Pourtant la ville non plus n’est pas très sûre. Située à seulement 30 km de la frontière russe, elle subi quasi quotidiennement des attaques de drones et est souvent aussi la cible de missiles.
Il faut savoir, si vous avez l’intention de vous y rendre, que les contrôles à l’entrée et à la sortie de la ville sont très stricts, en particulier pour les étranger·es. Pour ne pas risquer des ennuis, il faut pouvoir expliquer la raison exacte de votre visite et avoir des contacts sur place. Avoir un numéro de téléphone russe sur son portable peut entraîner de sérieux ennuis.
Le collectif Iskra Dobra se réjouit d’accueillir des bénévoles étranger·es, qui sont pris·es en charge par l’équipe. Il y a des places pour dormir directement dans le food truck, mais il est aussi possible de louer, pour pas cher, une chambre en ville.
Dans ce compte-rendu de voyage vous avez fait connaissance avec quelques belles initiatives. Actuellement l’Ukraine vit son quatrième hiver de guerre, plus dur encore que les précédents. S’il n’y avait pas tous ces gens qui se regroupent et qui font tout ce qu’iels peuvent, l’Ukraine aurait dû capituler depuis longtemps. Il est précieux de les rencontrer, de les écouter, d’être avec eux.
Jürgen Kräftner, FCE - Ukraine
- https://hellskitchenukraine.org/
- https://www.volunteeringukraine.com/en
- Ensemble de bâtiments d’architecture constructiviste situé sur la place de la Liberté, dans le quartier de Chevtchenko à Kharkiv, en Ukraine. Le monument a été bombardé et partiellement détruit par la Russie le 28 octobre 2024.



