Aggiornamento

de Denis Brutsaert F.C.E, 5 mai 2002, publié à Archipel 93

Une pensée largement répandue consiste à dénoncer les grandes entreprises comme principales ou uniques responsables de la dissémination systématique des biotechnologies sur l’ensemble de la planète. Ainsi, cette commode dialectique permet d’attirer l’attention en direction de super structures vis-à-vis desquelles nous n’avons aucune prise. Evidement, personne ne contestera que l’objectif de multinationales telles que Monsanto, Novartis ou Biogemma est d’engranger le plus possible de dividendes et d’envisager un rapport de force hégémonique sur la maîtrise des êtres vivants de cette planète. Cette vision quelque peu étroite omet bien souvent de pointer le doigt vers les indispensables complicités dont ont besoin les géants de l’agrobusiness pour se développer en toute tranquillité. Chacun fait comme si le monde industriel et biotech évoluait en toute impunité, seul maître à bord du navire en perdition. C’est oublier un peu vite que pour se développer durablement, les biotechnologies ont besoin des points d’ancrages indispensables que sont les Etats et les institutions internationales. Belle omission que de feindre de croire que les entreprises privées ne seraient plus intrinsèquement liées au monde dans lequel elles évoluent et se développent. Pour reprendre la formule lapidaire d’un célèbre coureur cycliste, la recherche publique et les gouvernements qui la financent auraient étés pervertis «à l’insu de leur plein gré».

Cette pirouette intellectuelle fait pourtant de nombreux émules, d’une part au sein des laboratoires publics de recherche qui jouent la carte «d’un indispensable progrès de l’humanité», des institutions internationales qui entendent se positionner comme soit-disant garde-fous des dérives marchandes, des Etats qui, face aux réticences d’une partie de la population, cherchent à se relégitimer et des nombreux citoyens-écologistes-consommateurs «sensibilisés» qui cherchent désespérément une solution éthique acceptable à la négation de la vie que représentent aujourd’hui les technosciences. Un scénario simpliste qui consiste à réduire la réalité en une situation binaire: les institutions publiques et leurs représentants face aux entreprises spéculatives susceptibles à elles seules de concentrer toutes les velléités de maîtrise du vivant.
Il serait plus pertinent de concevoir, comme grille de lecture de cette réalité, la mise en place frénétique d’une logique identique. Logique dont l’aboutissement passe par l’interdépendance de ses différents acteurs qui, à coups d’allégeances et de connivences, se distribuent allègrement les cartes du jeu de la domination.
Succinctement, nous allons essayer ici de percevoir quelques éléments qui permettent d’y voir un peu plus clair.
Du chaos et
réductionnisme
Si les biotechnologies ici nous intéressent au premier chef, c’est qu’elles représentent, au nom d’une science réductionniste, la capacité d’une maîtrise totalitaire du monde capable de générer sa propre destruction. Un pas de plus dans la mutilation de la nature, après l’empoisonnement chimico-nucléaire de la planète aux conséquences non maîtrisable aujourd’hui et pour les siècles à venir. Il est d’ores et déjà impossible d’affirmer ou d’infirmer que nous avons atteint ou non le point de non retour. Aucun scientifique ne peut prétendre connaître les conséquences des mutations qu’entraînent à long terme les insertions de transgènes dans les génomes animaux ou végétaux. L’application par les Etats ou les entreprises privées de la technologie du génie génétique s’appuie sur une théorie forgée en 1938 par Waren Weaver (directeur des Sciences naturelles de la Fondation Rockfeller) désignée sous le nom toujours actuel de biologie moléculaire. Un cursus de recherche réductionniste qui devait aboutir au «contrôle de la nature grâce à la manipulation de fragments miniaturisés de matière». Un programme qui s’inscrivait dans l’objectif politique des élites américaines de créer une nouvelle «Science de l’Homme» fortement imprégnée d’eugénisme et d’ingénierie. La biologie moléculaire, impressionnante compilation de savoirs empiriques et expérimentaux, n’a jamais stabilisé ni unifié ses fondements et bases théoriques. Les scientifiques travaillent sur des bases théoriques inconnues telles que les lois qui gouvernent l’ordre et la structure de l’ADN. Bricolages hasardeux qui, au nom du cartésianisme, promulguent les fondements de l’idéologie totalitaire qu’est le «tout génétique».
Dans son livre «Transgénique, le temps des manipulations», Jean Claude Perez tente de démontrer que l’ADN fait partie des sujets enivrants pour le chercheur. Or depuis la célèbre découverte de la double hélice représentant la structure hypothétique de l’ADN, seuls 5% des bases sont décrétées «utiles». Les autres 95% sont nommées «ADN poubelle». Les généticiens ont choisi d’en ignorer l’existence ainsi que leurs probables fonctions cachées, car pour la fameuse «synthèse des protéines», indispensable aux biotechnologues, on a décidé que cet ADN était inutile…
Par réductions arbitraires des problèmes, on simplifie caricaturalement une science ignorée pour en faire au plus vite une technologie rentable.
Appliquant les bases de la théorie du chaos à la biologie moléculaire (une connaissance - même extrêmement précise- du passé et du présent ne permet une prédiction que dans un futur très proche; au-delà, il est impossible de prévoir l’évolution malgré le caractère strictement déterministe du système: cette imprédictibilité naissant dans un système déterministe est la véritable signature du «Chaos»), Perez découvre que le génome est susceptible d’être hyper-sensible à d’infimes mutations. Ainsi, la notion de sensibilité aux conditions initiales valable dans la mécanique des fluides le serait également dans le cas des manipulations génétiques. Prenant comme attracteur étrange («l’effet papillon» démontré par E.Lorenz), le bombardement d’un gène inconnu dans un ADN donné, on a toutes les chances de provoquer un dérèglement invisible à court terme et dont les conséquences peuvent être irréversibles. Avec la transgénèse des OGM par exemple, les bio-technologistes ignorent et bafouent le lent et subtil travail, fruit de millions d’années d’évolution. Travail dont les lois, les règles et la finalité échappent aux champs de la connaissance scientifique.
Ce qui n’empêche nullement la grande majorité de la communauté des chercheurs en biologie moléculaire de considérer leurs acquis avec un déterminisme sidérant, utilisant ainsi les paradigmes scientifiques dominant dans leur milieu comme «vérité absolue» et, pour les moins réductionnistes, de reconnaître que ces paradigmes, dans le contexte de la recherche, sont acceptés comme les «hypothèses les plus valables vu les connaissances actuelles». Cependant, les généticiens ne peuvent en aucun cas être considérés comme des irresponsables et encore moins comme «scientifiquement innocents». Car conscients des incertitudes de leurs mesures et modèles, ils ont une fâcheuse tendance à se concentrer sur ce qu’ils croient savoir et évacuer les domaines ou l’on sait peu ou rien. Lorsqu’ils communiquent les résultats de leurs recherches, les scientifiques ne parlent que du noyau de certitudes. Ainsi, des connaissances comportant des incertitudes reconnues dans leur discipline se métamorphosent soudainement en certitudes absolues quand elles passent dans des champs scientifiques voisins, et encore plus quand elles passent chez les politiques ou les industriels. L’équipe dirigée par Shigeyuki Yokohama de l’Université de Tokyo vient de publier dans le numéro de février de la revue Nature Biotechnology les résultats d’une recherche qui prétend élargir et modifier le code génétique en y intégrant une nouvelle paire d’éléments unitaires de l’ADN, fabriquée par synthèse, au sein d’une molécule d’ADN. Ces chercheurs affirment dès lors obtenir une nouvelle combinaison qui «bouleverserait la donne traditionnelle et permettrait d’envisager la création d’organismes vivants aux propriétés insoupçonnées». Bref, l’introduction au sein de l’organisme d’un système génétique différent agissant sur la synthèse des protéines et qui conduirait à la création d’un organisme à la fois transformé et autonome doté d’une machinerie jamais observée sur terre. Il s’agit ni plus ni moins pour ces scientifiques universitaires de «réécrire la Genèse et de poursuivre l’œuvre de la création comme Dieu aurait pu le faire…». On compte aujourd’hui une dizaine d’équipes aux Etats-Unis, au Japon, en Allemagne et en France travaillant sur ce domaine, toutes dans des laboratoires publics et observées de près par de grosses firmes qui flairent évidemment les applications pharmaceutiques et industrielles de ce délire empreint de mysticisme religieux Progressivement, la science ne finit par se reconnaître que dans les sciences appliquées. Celles-là mêmes qui ne s’envisagent que dans des secteurs productifs dont l’objectif est l’utilisation industrielle des résultats.
Quelques «illustres» éclairent parfaitement nos propos: citons par exemple M. Guy Ribas, directeur scientifique à l’INRA avouant crûment à Montpellier, en février 2001, que les priorités de la recherche agronomique publique consistaient depuis les années 80 à favoriser l’emploi et la compétitivité des entreprises. Ou encore, M. Kourilsky, directeur de l’Institut Pasteur: «En recherche, je ne tolère aucune limite et ceux qui prétendent en mettre sont des fascistes». Les laboratoires sont aujourd’hui de véritables unités de production. Selon un chercheur de l’Université de Chicago, l’avancée technologique des Etats-Unis jusqu’à un passé récent, tenait au fait que c’était le seul pays où l’on avait su «transformer avec efficacité la science en business».
On le voit bien, la question ne se pose plus en terme de public ou de privé. Quant à ceux qui arguent du besoin de renaissance d’une pseudo-moralisation des prérogatives étatiques, c’est pour négliger par exemple que les sombres ganaches précurseurs des théories eugénistes ou encore des recherches appliquées de l’atome n’étaient pas des chefs d’entreprises côtées en Bourse, dépourvus de toutes considération éthiques, mais d’honorables chercheurs dont certains finirent par être nobellisés.
Le désastre est en route. Avant qu’il ne se conclue, il reste probablement pas mal de temps pour le rentabiliser et pour assouvir toutes les volontés de domination sur les peuples et territoires de la planète.

De l’acceptation
du risque
La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment il sera possible de faire accepter aux populations profanes cet état de fait. La génomique s’apparentant à la poule aux œufs d’or, la collusion entre les Etats, les organismes internationaux et les multinationales s’organise autour d’une question centrale, celle de l’acceptabilité sociale de cette technologie.
Dans un article de Claire Marris paru dans la revue Biofutur, on apprend qu’un groupe de chercheurs britanniques vient de publier un rapport sur les OGM, financé par le ESRC, l’équivalent anglais du département des Sciences de l’Hommes au CNRS. Le rapport conclut en ces termes: «Le public n’est pas stupide et ignorant dans son approche des risques, mais il a au contraire une compréhension élaborée des principaux problèmes. Par ailleurs, la science ne peut pas fournir de réponses définitives sur la sécurité des nouvelles technologies. Les décisions doivent donc être prises de manière beaucoup plus indépendantes et collectives si l’on souhaite que de nouvelles technologies, dont les conséquences sont incertaines, soient acceptées.»
Il n’est pas surprenant que les promoteurs de la génétique fassent appel aux sciences sociales pour tenter de faire avaler cette nouvelle couleuvre. Ces chercheurs Britanniques ne sont pas du tout opposés aux OGM, ils cherchent simplement à influer sur les procédures institutionnelles, de manière à éviter que des rejets semblables à ceux que suscitent les OGM ne se reproduisent.
Aux Etats-Unis, les experts de l’acquiescement du risque ont élaboré un corpus de recherche connu sous le nom de «paradigme psychométrique» qui établi très sérieusement que la différence majeure entre les évaluations des risques technologiques par les chercheurs et les profanes est liée au fait «qu’elles ne parlent pas de la même chose». Il suffit donc de réduire la dichotomie entre ces différentes perceptions pour retrouver la paix sociale indispensable au développement du bienfait biotechnologique. Ainsi, au nom de l’improbable guérison de quelques maladies génétiques ne touchant qu’une infime minorité de personnes, on fait croire à l’indiscutable nécessité des thérapies géniques. Merveilleux exemple de manipulation mentale, à grand renfort de Téléthon diffusé sur les chaînes publiques. Le fichage des codes ADN humains ne servirait qu’a la lutte contre la criminalité? C’est sans doute pour cette raison que toute la population de l’Islande a accepté son fichage génétique systématique géré par une entreprise privée. Le gouvernement français, après avoir lourdement condamné des arracheurs d’OGM en les traitant d’obscurantistes, se propose de discuter publiquement de l’opportunité des biotechnologies. Pour cela, il a progressivement mis en place un impressionnant organigramme: Commission nationale du débat public, Conférence de citoyens, nouvelle composition, plus ouverte dit-on, de la Commission du génie biomoléculaire et composition «très hétérogène» du Comité de biovigilance. Ces nouveaux intermédiaires, véritables jardins d’acclimatation, effectuent parfaitement bien leurs offices. Citons notamment le rapport rendu public le 4 mars dernier des quatre sages nommés par le gouvernement français et chargés de la concertation en matière d’OGM. Ceux-ci estiment que les essais à l’air libre de culture OGM sont légitimes et inévitables sauf à remettre en cause la recherche. Le professeur Jacques Testart, l’un des sages et président de la commission française du développement durable, préconise à présent, à coup de nouvelles conférences plus citoyennes et de débats parlementaires d’offrir un contrôle plus démocratique. Rejoignant ainsi le concept fallacieux, cher aux hommes politiques européens, de démocratie participative; consistant généralement à faire semblant de mettre en débat des décisions déjà prises et de les entériner. En simulant de négocier le refus de certains opposants anti-OGM, l’Etat réussit à faire admettre au nom d’une pseudo-avancée de la «société civile», l’acceptation des technosciences, cette fois décidée «démocratiquement». Pourquoi s’étonner dès lors que Laurent Fabius, ministre des Finances français, annonce fièrement le 28 novembre dernier devant l’Assemblée nationale un «plan d’ensemble» pour développer les biotechnologies, doté de 150 millions d’Euros et qui devrait bénéficier à terme de deux milliards d’Euros dont l’objectif est de faire de la France le leader européen en matière de biotechnologies
En juillet dernier, Mark Malloch Brown, directeur du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) déclarait sans ambiguïté que les pays en développement supportant 800 millions de personnes victimes de la malnutrition ne pouvaient trouver leurs salut que dans les OGM.»Les techniques du génie génétique apportent la promesse de cultures résistantes aux virus, endurantes à la sécheresse et plus nutritives (…). Ainsi doit-on, au 21ème siècle, définir les politiques nationales et mondiales les plus capables d’accélérer les bienfaits des progrès technologiques tout en gérant attentivement les risques qui accompagnent inévitablement le changement».
D’après le directeur du PNUD, les techno-sciences et les transgénèses végétales et animales seraient appelées à soigner toutes les maladies et qui plus est à nourrir un Tiers-monde qui ne sombrerait que faute de récoltes suffisantes. Dans sa grande mansuétude, ce «pro» du développement se garde bien de relever combien les Etats qui le stipendient fomentent guerres, massacres de masses et famines pour mieux piller et portent la responsabilité du malheur auquel il prétend mettre un terme, préférant sans aucun doute son rôle de «manager» d’un nouvel espace économique de nécrotechnologies. Le 14 mars 2000, Messieurs Clinton et Blair se prononçaient contre la brevetabilité des gènes humains. Ils furent suivis, le
27 juin par le G8 réunit à Bordeaux. Belle approche pourrait-on croire de sensiblerie éthique. Mais ce que peu d’observateurs ont soulevé, c’est que cette déclaration conduisait automatiquement à rendre brevetable tous les gènes «non humain».
La vénérable institution qu’est l’Unesco et son comité international de bioéthique (CIB) dans ambition de devenir le garde-fou éthique des dérives de la génomique et garder son «leadership pour la civilisation humaine», se garde bien de contredire les ratifications bordelaises. Dans le dernier numéro du courrier de l’Unesco de décembre 2001, on apprend sous la plume de Michael Kirby (juge australien, membre du CIB et lauréat du prix UNESCO de l’éducation aux droits de l’homme ) que «si la communauté internationale souhaite sérieusement que la corne d’abondance du génome profite à tous, un nouveau traité concernant les brevets sur le génome doit en être la priorité».
C’est un fait, depuis quelques années, des dizaines de milliers de demandes de brevets sur les gènes, sur les cellules vivantes de plantes, d’animaux, etc. ont été déposés, en particulier au Etats-Unis et au Japon. Des centaines de brevets ont été accordés au nom «du développement des connaissances».
Concrètement, détenir un brevet signifie que son titulaire est désormais le seul en droit d’exploiter ou non ce gène à des fins industrielles et commerciales et ce pendant 20 ans. Et les membres de l’UNESCO, loin de remettre en cause ce hold-up du vivant, de proposer tranquillement que les compagnies pharmaceutiques engagées dans la génomique, compte tenu des profits inouïs qu’elle génère, accordent un pourcentage fixe de 2,5 % de leurs bénéfices aux pays en développement, une idée à laquelle le CIB a totalement souscrit. Une taxe Tobin des gènes en quelque sorte qui, parions-le, trouvera de nombreux adeptes. A quand le commerce équitable des cellules?
Les gestionnaires du désastre probable auraient-ils repris à bon compte cette vieille idée?: «tout ce qui est simple est faux, tout ce qui ne l’est pas est inutilisable». Démontrant une fois de plus qu’au nom d’une activité scientifique présentable, il s’agit de faire reculer toujours plus les seuils de tolérance tout en mettant en œuvre leur acceptation. Nous n’avons pas d’autres issue que de réfuter catégoriquement ce scientisme techno-industriel. Car même s’il ne parvient pas forcément à tenir toutes ses «promesses», il bénéficie d’un large panel de complicités qui, au nom d’une régulation possible, lui ouvrent immanquablement la route.