ESPAGNE: La galère de l?or rouge

de Sissel Brodal (FCE, CEDRI), 4 juin 2005, publié à Archipel 127

La délégation coordonnée par le FCE qui s’est rendue en Andalousie au mois de mars a d’abord visité Almeria1 et ensuite Huelva, le haut lieu de la fraise. Elle y a passé quelques jours en compagnie de représentants du SOC (Sindicato de Obreros del Campo), a pu voir les conditions de travail et de logement et parler avec les premiers concernés, les saisonniers et les patrons.

Quatre cents kilomètres de route bordée de monocultures relient les provinces d’Almeria et de Huelva: du tourisme, ensuite des céréales, des vergers d’agrumes et des oliveraies à perte de vue. La plus grande richesse de l’Andalousie est sa production agricole et 90% de ceux qui l’assurent sont des saisonniers, espagnols et étrangers.

La première impression de la région des fraises est moins effrayante que celle d’Almeria, où les énormes serres à toits plats occupent tout l’espace de la mer à la montagne. A Huelva, les serres sont des tunnels qui ne descendent pas jusqu’à la plage de l’Atlantique et entre les «champs» pousse encore la forêt qui jadis couvrait toute cette région sableuse. Or, très vite, on se rend compte que les nuages à l’horizon n’apportent pas la pluie, mais une pollution chimique qui empeste toute la région. Huelva a longtemps été la région la plus polluée d’Espagne. Aujourd’hui les mines sont fermées, mais les usines d’engrais et autres intrants à l’entrée de la ville de Huelva continuent de cracher leurs produits toxiques à pleins poumons. Le soleil ne perce jamais complètement. Pas loin se trouve une réserve naturelle, mais très peu est fait pour la protéger malgré son importance pour les oiseaux migrateurs qui traversent le détroit de Gibraltar.

Le cycle d’une denrée qui coûte cher

A Huelva comme à Almeria, les exploitants agricoles ne sont pas des latifundistes comme dans le reste de l’Andalousie, mais des petits paysans et d’anciens saisonniers qui s’y sont installés dans les années 1970. La «conquête» a commencé avec l’occupation et le défrichage de la forêt, propriété publique, sans que personne n’ait pu ou voulu l’empêcher. Une entreprise d’engrais fut la première à planter des fraises, expérimentant des méthodes californiennes. Vu la rentabilité quasi immédiate, d’autres ont rapidement suivi l’exemple. Grâce au développement des techniques, à l’utilisation massive de produits chimiques sophistiqués et l’abondance d’une main-d’œuvre de moins en moins chère, la production est passée de 6.500 tonnes à la fin des années 70 à presque 350.000 tonnes en 2004.

Elle s’est stabilisée, tandis que la surface – aujourd’hui quelque 7000 hectares – est en baisse (autour de 30% en 5 ans) ainsi que le nombre d’exploitants. La raison en est que chaque étape de cette culture demande des fonds importants:

  • 30% des fraises poussent sous des tunnels de taille normale, le reste dans des «micro-tunnels» avec du plastique noir qui couvre le sol. Le plastique noir est changé chaque année, les tunnels peuvent durer deux ou trois ans. Le poids annuel de déchets plastiques approche 15.000 tonnes et le recyclage est très insuffisant.

  • Pour éviter parasites et maladies le sol est désinfecté avec du bromure de méthyle, interdit par l’UE à partir de 2005. Un produit aussi efficace et moins nocif pour la couche d’ozone n’existe pas et une dérogation a été accordée pour les régions d’Almeria et de Huelva.

  • Les plants viennent tous de l’Université Davis en Californie à qui il faut payer des royalties pour le brevet. Ils sont mis en terre une première fois dans la région de Segovia, où le climat frais les rend résistants, et définitivement à Huelva au mois d’octobre, soit 70.000 plants à l’hectare. Chacun donnera 800 à 900g de fraises.

  • Suivent les traitements contre l’araignée rouge et le threts, les deux ennemis mortels de la fraise, une fois toutes les deux semaines avec les produits «traditionnels», aujourd’hui interdits, ou deux ou trois fois par semaine avec les produits autorisés.

Soit dit en passant, la façon «traditionnelle» de cultiver des fraises coûte cher au producteur, mais probablement aussi à la santé publique. Un rapport publié en Allemagne fin mars 2005 2 dit que 93% des fraises précoces venant d’Espagne et du Maroc et prélevées dans sept supermarchés allemands contenaient des traces de jusqu’à cinq différents pesticides. Le pourcentage de fraises vendues qui n’en contiennent aucune trace diminue d’année en année.

Normalement, la récolte dure de février à la fin mai. Les plants sont arrachés lorsqu’ils sont encore en pleine production, car tout l’intérêt de la «fraise de Huelva» réside dans sa précocité. La vente sur le marché national (moins d’un tiers de la production) et à l’étranger (Allemagne d’abord, ensuite Royaume Uni, France, Italie) se fait par des agents qui cherchent les acheteurs, qui sont à 70 ou 80% des centrales d’achat. L’exploitant n’a rien à dire, c’est le client qui décide du prix. En début de saison il peut payer autour de 3,50€ le kilo, mais à la fin seulement 0,50€. Les fraises sont extrêmement périssables et s’il n’est pas content, l’acheteur risque de ne pas payer du tout.

L’équilibre financier d’un petit exploitant, souvent très endetté, est tellement fragile qu’il ne peut résister à plus d’une mauvaise année, et les petits sont en train de disparaître. Seuls ceux qui sont déjà grands se développent encore. De plus, ce sont eux qui organisent la seule véritable concurrence à la «fraise de Huelva»: la fraise du Maroc. Là-bas le soleil est encore plus chaud et la main-d’œuvre encore moins chère. Les grands exploitants de Huelva y ont investi et y produisent des fraises à moitié prix. 90% des fraises marocaines sont espagnoles et d’ailleurs souvent vendues sous ce label dans les mêmes circuits. A Huelva, ces mêmes exploitants poussent à la diversification. Sur des centaines d’hectares les pêches, framboises et autres baies remplacent les fraises. Cela aussi demande des investissements considérables.

Marché du travail = champ de bataille

Un kilo de fraises coûte 0, 80€ à produire. La main-d’œuvre en représente 70%. C’est le seul poste du budget que l’exploitant contrôle un minimum. Dans ces conditions, le «marché du travail» se transforme vite en champ de bataille où toutes les méthodes censées faire baisser les coûts sont appliquées. La plus ancienne et la plus efficace est d’assurer un surplus d’ouvriers.

A Almeria, le boom des légumes d’été en hiver s’est basé, dès le début, sur la présence des ouvriers immigrés. Les fraises ont longtemps été récoltées par des Espagnols venant de toute l’Andalousie. Les conventions collectives sont négociées dans chaque province séparément, et c’est à Almeria et à Huelva que les conditions sont les plus terribles, les salaires les plus bas et les conventions collectives les plus royalement méprisées. Le travail dans la fraise est véritablement saisonnier et la grande majorité d’ouvriers ne viennent que pour le temps de la récolte, ce qui rend l’activité syndicale difficile.

Les Espagnols qui ont pu choisir ont donc quitté la fraise pour d’autres récoltes ou pour le bâtiment. Depuis une dizaine d’années les Maghrébins et Africains ont assuré la relève et d’autres nationalités se sont jointes à eux. En général, tout ce monde – «légal» et «illégal» – est désorienté et facile à exploiter au début, devenant de plus en plus revendicatif avec l’expérience. En 2001, après de dures luttes surtout de la part des Marocains, plusieurs milliers d’entre eux ont obtenu le permis de séjour et de travail. Mais soudain, au printemps 2002, les patrons n’avaient plus besoin d’eux – ils avaient fait venir 7.000 femmes de Roumanie et de Pologne avec des «contrats d’origine» pour les remplacer. Plusieurs milliers d’hommes du Sud se sont ainsi trouvés privés de tout – travail, logement, argent, alimentation et dans des conditions indescriptibles 3.

Depuis, cette façon d’organiser la saison est devenue la règle: d’un côté les Espagnols et de plus en plus de femmes avec des «contrats d’origine»; de l’autre côté l’armée de réserve – Maghrébins, Africains et autres, majoritairement des hommes avec ou sans papiers. Eux, ils «logent» dans des chabolas , des abris de fortune bricolés en plastique et autres déchets. En période de pénurie de travail il est fréquent que les vigiles et la police viennent tout casser et les chasser vers la forêt pour qu’ils se rendent invisibles. Quand la saison bat son plein, on tolère qu’ils se réinstallent plus près des fermes. Les patrons les font travailler pour une somme dérisoire quand la récolte est trop abondante, le soir, le dimanche ou tout simplement quand il a envie de souligner qu’il vaut mieux la fermer, car il y a toujours du monde prêt à travailler à n’importe quel prix.

Les contrats d’origine

Le nombre de saisonniers dans la fraise augmente chaque année. Cette année, il paraît qu’ils sont 70.000 en tout, tous statuts confondus. Le nombre de femmes avec contrats d’origine augmente aussi, de 7000 en 2002 à 22.000 en 2005. Ces contrats se basent sur des accords bilatéraux entre l’Espagne et sept autres pays, notamment le Maroc, la Pologne, la Roumanie et la Bulgarie. Ils sont calqués sur le modèle du contrat saisonnier suisse, aujourd’hui abandonné, et sur le «contrat OMI» français, en expansion 4. Le contrat, rédigé en espagnol, est signé dans le pays d’origine de l’ouvrier pour une durée de deux à neuf mois et avec l’obligation de repartir aussitôt le contrat terminé. L’employeur doit payer le voyage et fournir le logement, le plus souvent des chambres frustes regroupées autour d’une cour intérieure où s’entassent plusieurs femmes par chambre. Des douches et machines à laver collectives ainsi que des installations de cuisine complètent ce luxe qu’il faut payer 10% du maigre salaire de 31,14 € pour une journée de 6h30.

Selon le SOC, le patron qui respecte totalement la convention collective n’existe pas. Les femmes qui s’adressent au syndicat font état d’abus divers et fréquents: des patrons qui retiennent passeports et billets de retour, qui gardent la clé des logements et s’y rendent quand l’envie leur prend, qui imposent des heures de «fermeture» et interdisent les visites dans les chambres, qui se croient propriétaires de tout un harem. Le travail est dur, toutes ne remplissent pas la norme (illégale) de 40 caisses de 4 à 5kg par jour. Très peu sont celles qui travaillent tous les jours, car le patron les «trie» quotidiennement, ce qui provoque une ambiance d’angoisse et une hostilité entre les femmes, car beaucoup s’efforcent de plaire pour être «triées» le plus souvent possible. Elles doivent payer 60€ chaque mois pour l’assurance vieillesse et le chômage dont elles ne profiteront jamais. Par ignorance beaucoup ne le font pas. Un jour la facture arrive, elle peut être salée si elle a signé pour neuf mois (de la plantation jusqu’à l’arrachage) et n’a travaillé que la moitié du temps ou même moins, sans possibilité (légale) de chercher ailleurs. Parfois, elles sont plus pauvres en partant qu’en arrivant et beaucoup s’échappent vers les différents secteurs de l’économie informelle et ne repartent pas. La vie reprend ses droits. Malgré tous les efforts pour empêcher les contacts entre espagnols et femmes de l’Est, les mariages mixtes dans la région se multiplient.

La légalité, rien de plus

La culture des fraises donne l’impression d’un immense champ d’expérimentation d’organisation moderne du travail où les uns remplacent les autres dans un mouvement perpétuel: les étrangers remplacent les nationaux, les «illégaux» les «légaux», les femmes les hommes, les «légaux» les «illégaux» et ce n’est certainement pas fini. Les «contrats d’origine» sont présentés comme un moyen de lutte contre l’économie «souterraine» et le travail «illégal». L’Espagne n’a pas le monopole de ce type de contrat. Il en existe sous d’autres noms un peu partout en Europe. Les avantages sont clairs: le bénéficiaire d’un tel contrat a presque les mêmes non-droits qu’un «illégal», en plus de quelques obligations qui alimentent les caisses de l’Etat. Pour l’exploitant, ces personnes coûtent à peine plus cher pourvu qu’elles restent soumises. Il faut donc les renouveler souvent et le moyen d’intimidation que constitue l’armée de réserve garde son rôle décisif. D’ailleurs, ces mêmes contrats sont souvent la première étape pour rejoindre cette armée. Ce n’est pas le fait de «sélectionner» des femmes avec petits enfants et mari à la maison, comme c’est le cas à Huelva, qui va pouvoir l’empêcher, bien au contraire. Dans ces cas, l’obligation de ramener de l’argent au retour est d’autant plus grande.

Cette année, plus de 800 contrats y ont été signés avec des femmes du Maroc. C’est une première. La presse marocaine s’inquiète: comment vont-elles se comporter? Vont-elles revenir? Vont-elles comprendre que c’est «l’image du Maroc en tant que pourvoyeur crédible et fiable de main-d’œuvre» qui est en jeu? «Si le Maroc veut préserver sa réputation de pays exportateur de main-d’œuvre, il doit œuvrer pour que cessent les immigrations clandestines.» 5 L’Union Européenne œuvre aussi. Elle vient d’accorder 9,5 milliards d’euros sur le budget 2007-2012 à «la lutte contre le terrorisme et pour la sécurité» . Le poste le plus important? La «lutte contre l’immigration illégale» – presque 6 milliards d’euros. Les hommes marocains sont parmi les premiers visés – dans un cas comme dans l’autre.

Sissel Brodal

FCE, CEDRI

  1. Voir Archipel no. 96, juillet 2002.)

  2. Voir la brochure du FCE «Le goût amer de nos fruits et légumes», 2002

  3. Maroc Hebdo, 2 janvier 2005

Ont participé à la délégation

Ryszard Strycharczuk, D-Berlin;

Sandra Blessin, BUKO Agrar Koordination, D-Hambourg

Heidemarie Rest-Hinterseer, députée «Les Verts»; ÖBV (Association autrichienne de paysan-ne-s de montagne), A-Dorfgastein;

Abdeselam Mahmoudi, politologue, traducteur, Coordination asile Autriche, A-Graz;

Kathi Hahn, FCE Autriche, Longo maï, Eisenkappel/Zelezna Kapla

Urs Sekinger, coordinateur

Solifonds, président VPOD-NGO, mandaté par UNIA, CH- Zürich

Raymond Gétaz, Forum Civique Européen, CH - Undervelier

Sissel Brodal, FCE, CEDRI, Comité Européen pour la Défense des Réfugiés et des Immigrés, N- Fjerdingby