FRANCE Suicide@work: mourir au travail?

9 mai 2010, publié à Archipel 152

Chaque année 10.000 à 12.000 personnes mettent fin à leurs jours en France et entre 140.000 et 200.000 font des tentatives de suicide. Parmi toute cette souffrance, il y en a une qui m’interpelle spécialement aujourd’hui, par l’actualité sans doute, c’est le suicide au travail.

Les suicides furent longtemps sous-évalués, notamment parce que mettre fin soi-même à ses jours (l’abbé Desjardins crée le mot au XVIIème siècle, du latin sui cadere , «tuer soi») est tabou pour les chrétiens, pour lesquels seul Dieu peut reprendre la vie. La religion recule, le tabou a-t-il disparu? Et quid des morts par accident ou maladie qui sont en fait le résultat de conduites suicidaires sur le long terme, par abus de drogues, alcool, ou prises de risques au volant par exemple? Ces morts-là mettent un terme à des vies de souffrance et de désamour de soi, sans qu’on les qualifie de suicide. Emile Durkheim, sociologue allemand, a dès 1897 fait un travail fondateur sur les causes sociologiques du suicide, cet acte infiniment personnel qui s’inscrit quand même dans un contexte social. Durkheim parle de suicide anomique, de se tuer par manque de lien social.

Le suicide au travail

Un suicide au travail par jour en France! Face au suicide, on se demande souvent: «comment a-t-il/elle pu en arriver là?» . Mais se tuer dans son atelier, devant ses collègues, ce geste m’interroge encore plus. Comment en est-on arrivé à surinvestir le travail au point que le vivre mal pousse à se détruire soi au lieu de le quitter, ce travail? Quelle dose d’humiliation et de violence a été subie par un individu pour qu’au moment de se donner la mort, il renonce à son ultime intimité pour accuser les coupables, les employeurs et l’entreprise?

Le suicide au travail est un fait nouveau. Avant, explique Christophe Dejours, psychiatre,«il touchait exclusivement les agriculteurs acculés par les dettes et dont lieux de vie et de travail se confondaient. En dehors d’eux, (…) les suicides se commettaient généralement dans l’espace privé. Il était donc difficile de démontrer que le rapport au travail pouvait être en cause.» Pour Michel Debout, psychiatre, président de l’Union nationale pour la prévention du suicide «les conditions de travail se dégradent, alors que se développent pressions, agressions, persécutions et licenciements». Autant de situations qui peuvent conduire des salariés au suicide. Pour Christian Larose, du Conseil économique et social, «par peur de perdre leur boulot, les gens acceptent plus qu’avant des pressions psychologiques». Des pressions, dépression… plutôt que démission. Marie-France Hirigoyen, psychiatre, auteur de «Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien» , a mis un nom sur les causes de la souffrance psychique au travail. Selon un rapport de l’OMS, la France occupe la troisième place du triste podium des nations où les dépressions liées au travail sont les plus nombreuses, devancée seulement par l’Ukraine et les Etats-Unis. Les cadres ne sont nullement épargnés. Plus isolés que les salariés finalement mieux défendus, soumis à une politique d’humiliation et à des stress non négligeables, ils subissent une pression importante découlant des exigences de rentabilité, de compétition. Anonymat, manque de dialogue, rythme de restructuration de société, stress, concurrence entre les salariés, mises au placard, licenciement ou harcèlement moral sont les principales causes de suicide au travail. «Que quelqu’un souffre dans son travail n’est ni nouveau ni exceptionnel, mais avant, la communauté de travail offrait des contreparties à travers des systèmes de solidarité assez forts qui permettaient de tenir le coup.» Durkheim ne s’était pas trompé. Et Christophe Dejours rajoute: «les gens sont très seuls face à l’arbitraire.(…) Aujourd’hui,(…) la convivialité (…) est contaminée par des jeux stratégiques qui ruinent les relations de confiance et colonisent l’espace privé».

Nous devons, à l’instar de Dominique Méda, («Le travail, une valeur en voie de disparition» , Ed. Alto-Aubier, 1995) interroger et critiquer le fait que notre place dans la société soit tellement déterminée par le travail que les individus qui en sont privés souffrent et ont l’impression de n’avoir plus d’existence sociale, et que ceux qui en ont un sont prêts à abolir leur amour-propre, à subir des atteintes à leur dignité pour le conserver. Au point qu’on en vienne parfois à se priver de la vie plutôt que de s’imaginer pouvoir vivre sans le travail. Pour Christian Larose: «Progressivement le travail, lorsqu’il est préservé, se retrouve vide de sens. La privation d’emploi plonge quant à elle l’individu dans le désarroi, l’isolement. Les stratégies économiques brutales font abstraction du facteur humain, entraînant des drames en cascade(…). Détresse psychique, violences, actes de vandalisme, incendies provoqués, séquestrations, tendances suicidaires ponctuent alors [la] descente aux enfers dominée par l’absence de toute perspective possible. Face à un avenir professionnel désormais confisqué, inexistant, la famille et le couple souvent en difficulté ne peuvent plus jouer leur fonction de rempart. En l’absence d’autres identifications possibles, la vie se résume à l’entreprise qui va fermer.»

Epidémies de suicides

Si l’on réussit un peu mieux à comprendre comment quelqu’un en vient à se tuer sur son lieu de travail, comment expliquer les «épidémies» de suicides qui ont lieu ces derniers mois? Revenons sur cette série noire qui touche plusieurs grands groupes français: il y a eu 4 suicides en 2 ans à la centrale nucléaire EDF de Chinon, dont 3 en l’espace de 6 mois. Chez Renault Guyancourt, il y a eu en 2 ans 3 suicides et une tentative de suicide. Un technicien a été retrouvé sans vie sur son lieu de travail, et un ingénieur s’est jeté du cinquième étage sous les yeux de ses collègues. Chez PSA Peugeot-Citroën, on compte cinq suicides en trois mois. En février, sur le site de Charleville-Mézières, un employé de 31 ans se suicide. Il laisse une lettre évoquant la pression morale subie et les conditions de travail. En avril, sur le site de Mulhouse, un salarié se pend dans un local technique. En mai, trois ouvriers de Mulhouse se suicident. En juillet, un ouvrier se tue dans la même usine. Les gendarmes concluent à un acte d’ordre privé. Une salariée d’Areva s’est jetée du 7ème étage du siège du groupe le 18 juillet. Un autre salarié s’était suicidé chez lui en juin, sans qu’on puisse faire un lien avec son travail. Dominique Chouanière est médecin épidémiologiste et chef de projet sur le thème «stress au travail» à l’Institut national de recherche et de sécurité. Pour elle, «le suicide apparaît comme une solution quand un collègue passe à l’acte. Ce phénomène de contagion pourrait expliquer les suicides en série». Et le psychiatre Christophe Dejours, souligne qu’»à tous les niveaux de l’entreprise on préfère occulter ce qui s’est passé. (…) Le fait que l’entreprise ne réagisse pas pourrait signifier que la personne décédée ne représentait rien, que même un suicide n’arrête pas le travail. Et dans ces cas, il n’est pas rare qu’un suicide soit suivi par un autre suicide».

Responsabilités des entreprises? Réponses juridiques…

Il y a 400 suicides au travail chaque année en France. «Certaines victimes laissent une lettre, (…) d’autres se suicident devant leurs collègues. Leurs mots accusent l’entreprise (…) le ton est celui de la colère, de la honte, de la défaite.» (Christophe Dejours, psychiatre) On peut donc se demander si les entreprises peuvent être tenues pour responsables de cette violence absolue ressentie par les individus ou si elles peuvent une fois encore s’abriter derrière la violence inhérente à un système global pour esquiver les questions de prévention et de réparation. La dilution des responsabilités doit conduire à une révision du Code du Travail pour responsabiliser les entreprises car actuellement les dédommagements des préjudices sont dérisoires et le suivi médical des salariés inexistant. Cependant on peut saluer un arrêt de la Cour de Cassation, qui va en ce sens et fera jurisprudence: le Code du travail fait obligation aux employeurs d’évaluer les risques professionnels, y compris psychosociaux. Jean-Pierre Soubrier, expert sur le sujet à l’Organisation Mondiale de la Santé estimait que les suicides liés au travail sont «ceux qui se produisent sur le lieu de travail et ceux accompagnés d’une lettre explicite». En dehors de ces cas-là, l’entreprise pourra toujours arguer du fait que le suicide résulte de difficultés sociales ou familiales. Mais la Cour de cassation bouleverse ce principe, par un arrêt rendu le 22 février 2007, en considérant la tentative de suicide d’un salarié à son domicile comme un accident du travail. Le salarié avait tenté de se suicider à son domicile alors qu’il était en arrêt maladie pour syndrome anxio-dépressif. La Cour de cassation réaffirme la décision sur le fondement de l’article L.411-1 du Code de la Sécurité Sociale, selon lequel «Est considéré comme accident du travail, quelle qu’en soit la cause, l’accident survenu par le fait ou à l’occasion du travail à toute personne salariée ou travaillant, à quelque titre ou en quelque lieu que ce soit, pour un ou plusieurs employeurs ou chefs d’entreprise». Si on analyse cet arrêt, on peut considérer que l’employeur qui ne remplit pas son obligation de résultat, c’est-à-dire son obligation de veiller à la santé mentale et à la dignité de son salarié, engage sa responsabilité pour faute inexcusable dès lors que le lien de causalité est prouvé. Dans cet arrêt, la Cour de cassation se prononce sans ambiguïté en faveur du salarié en détresse, et renforce l’obligation de sécurité qui pèse sur l’employeur. Il semble adéquat d’engager la responsabilité de l’employeur en ce qu’il y a en quelque sorte homicide involontaire, on pourrait même peut-être parler de provocation au suicide? Le fait de pousser à bout un salarié constitue une faute inexcusable, ayant des conséquences irréversibles.

… et syndicales

Je suis comme la plupart d’entre vous convaincue que les rapports dans l’entreprise portent en eux les conditions de l’aliénation des hommes et des femmes, par la hiérarchisation des relations, le facteur fric, etc., cependant je n’en fais pas assez pour abolir le travail dès demain. Donc, en dépit de mon cynisme et de mon catéchisme révolutionnaire, je voudrais saluer les syndicalistes qui y croient encore. Même si on peut accuser les centrales syndicales et leurs directions de huiler les rouages du système qui nous broie, les syndicalistes de la base sont souvent des hommes et des femmes qui consacrent de l’énergie et du temps à la défense des droits des salariés et à l’amélioration des conditions de travail. Résistant comme ils peuvent à la flexibilisation accélérée ou à la précarisation accrue par exemple, ils/elles perdent souvent courage, parce que les adhésions diminuent et que les salariés résument le syndicat à un «guichet de services» .

Concernant la prévention de la souffrance morale des salariés, voici des pistes évoquées par les syndicalistes: bien sûr commencer par mettre un coup d’arrêt au harcèlement moral, introduit en 2002 dans le Code du Travail et caractérisé par la répétition des agissements, la dégradation des conditions de travail et l’altération de la santé physique ou mentale. Il existe toute une panoplie de sanctions contre le harcèlement moral et aussi le harcèlement sexuel, au nombre desquelles figurent un an d’emprisonnement systématique et une amende de 15.000 euros. Il est aussi question de rendre la formation professionnelle obligatoire afin que les ouvriers spécialisés puissent se réinsérer en cas de perte d’emploi. Un élément important de protection et de défense du salarié dans l’entreprise est le Comité d’Hygiène et de Sécurité et des Conditions de Travail (CHS-CT) «L’action syndicale est indispensable pour regagner le respect de la personne au travail. (La) réflexion porte aussi sur les actions face aux violences au travail et au harcèlement moral…» . Une autre idée serait de réhabiliter les médecins du travail, à condition de leur rendre leur autonomie, et leur permettre de repérer les phénomènes de harcèlement moral, sexuel et les souffrances psychiques trop importantes avant qu’elles ne soient irréversibles et conduisent au passage à l’acte. Trop longtemps considérés comme les espions des dirigeants, les médecins du travail furent aussi les premiers à attirer l’attention sur le harcèlement moral en entreprise. Si leur capacité d’intervention à l’échelon individuel est encore limité, ils peuvent en cas d’extrême urgence soustraire l’intéressé au harcèlement. Le Directeur des Ressources Humaines est cité comme un acteur de prévention possible, au sens où il peut connaître des éléments de la vie privée du salarié susceptible de le fragiliser. Autant je peux croire à une vocation philanthropique chez certains médecins, autant je suis sceptique sur le fait qu’un salarié ose se confier sans crainte à un DRH

Et Marx dans tout ça?

Les syndicalistes déplorent la faiblesse de l’organisation collective. On peut en effet se demander si un retour plus dur, plus visible de l’opposition entre travailleurs et dirigeants, autant dire l’affirmation que la lutte des classes est toujours d’actualité, permettraient aux salariés de ne plus intérioriser les violences, de ne plus se sentir coupables de leur situation. Ce durcissement existe, en fait. Le suicide n’est heureusement pas -encore- la seule solution envisagée par des travailleurs en révolte. Il y a encore des grèves, des occupations d’usine, des incendies, des séquestrations. Pourtant, on entend ces temps-ci plus souvent parler de salariés qui s’en prennent à eux-même plutôt qu’aux locaux de l’entreprise ou à ses dirigeants. Qu’en est-il de la validité de la lecture des rapports sociaux en termes de lutte des classes concernant la souffrance au travail?

Il est indéniable que la force de l’organisation collective diminue, et Durkheim qui voyait il y a un peu plus d’un siècle dans le délitement du lien social la cause des suicides n’a pas tort. Autrefois la dureté des conditions de travail était exprimée dans le cadre du syndicat par des ouvriers qui avaient une forte conscience de classe, et une solidarité et un niveau d’organisation importants, et les coupables de cette pénibilité de la vie étaient clairement identifiés: le patron exploiteur et le capitaliste profiteur. Aujourd’hui, la conscience de classe a énormément régressé, et même si ce schéma perdure encore dans certaines usines, il perd de sa validité dans les entreprises du tertiaire. L’individualisme prime sur l’organisation collective. Les employés, beaucoup plus isolés, ont donc recours à des méthodes individuelles, antidépresseurs pour faire taire la souffrance et psychothérapie pour, espère-t-on, se rendre plus aptes à accepter le stress, la précarité et l’humiliation. Et quel psychothérapeute, même s’il n’est pas qu’un vulgaire instrument de contrôle au service du système, peut en conscience et en responsabilité, conseiller à un patient, quand on sait à quel point le travail est devenu l’élément central d’intégration et d’identification, de démissionner? La lecture des rapports salariaux en termes de lutte des classes, si elle a le mérite de permettre une organisation collective des opprimés, a cependant ses limites, notamment dans le fait qu’elle a tendance à englober les professions de cadres et de dirigeants dans la classe des oppresseurs, alors que ces travailleurs-là, même s’ils sont beaucoup mieux rémunérés et bénéficient d’un prestige social incontestable, ce qui en fait des ennemis de classes, sont néanmoins tout autant aliénés par les logiques salariales et/ou capitalistes. Tout comme les hommes peuvent perpétuer l’oppression des femmes et en profiter tout en étant eux-mêmes aliénés par le système patriarcal et sexiste qui les enferme dans des rôles et des modes de relations pré-établis, les ingénieurs, les chefs et les sous-chefs qui humilient et pressurisent parfois d’autres employés sont eux-mêmes soumis aux pressions d’un président-directeur général international ou du dieu profit sanguinaire et implacable. Je n’ai pas plus de tendresse pour un cadre harceleur que pour un mari violent mais je maintiens qu’ils sont l’un comme l’autre les jouets d’un système préexistant qui ne leur accorde de petits avantages que pour mieux les avoir à sa botte. Autre déficience de la théorie de la lutte des classes, elle ne remet pas en cause le travail lui-même. Encore que dans le marxisme des premières heures on trouve la notion de dictature du prolétariat, qui implique des usines autogérées. Mais l’autogestion fut vite oubliée par les syndicats, dès après l’Internationale Socialiste.

Conclusion provisoire

La difficulté de compréhension et d’analyse de ce phénomène de suicide au travail est accrue pour celles et ceux d’entre nous qui avons déserté le salariat. On pourrait trop rapidement écarter d’un revers de main la souffrance de ces personnes après tout bien assez stupides pour s’être laissé aveugler par l’identification à un emploi. Effectivement, ces salariés qui se sont donné la mort n’étaient pas des révolutionnaires, et même, comme le souligne le psychiatre Christophe Dejours,«ces personnes étaient souvent zélées (…), elles avaient beaucoup investi dans l’entreprise» . On peut ricaner aussi face aux propositions des juristes et des syndicalistes évoquées pour mettre fin à la souffrance au travail. Pourtant, il est urgent d’agir, et d’être solidaires avec les victimes, même consentantes, du système que nous combattons.

Voilà pour ma réflexion sur le monde du travail. Sans développer plus loin la question, je voudrais quand même noter le fait que les bénévoles ne sont pas à l’abri de la souffrance psychique dans leurs activités. Il semblerait que sans vigilance active, les relations humaines glissent souvent vers des rapports de pouvoir et de violence psychologique, et que là où ces relations ne sont pas codifiées et contractualisées, il peut être très difficile aussi de réagir. Alors, ça rime à quoi de dénoncer le bordel ambiant, et de tenter de créer des îlots différents si on y souffre aussi? Déserteurs du salariat, militants associatifs, habitants des collectifs, prière d’ajouter à vos devoirs de révolutionnaires la nécessité de travailler en soi et ensemble à des relations humaines moins violentes, à la recherche du respect de l’intégrité et de l’épanouissement de chacun-e.

Bibliographie et contacts à propos du harcèlement moral:

  • Marie-France Hirigoyen, «Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien» et «Le harcèlement moral dans la vie professionnelle» , Pocket

A propos du suicide:

  • Emile Durkheim, «le suicide» , PUF, 1967

  • Christian Baudelot, «Suicide, l’envers de notre monde» , Seuil, 2006

  • Michel Debout, «La France du suicide» , Stock, 2002

  • http.//www. infosuicide.org (site de l’Union nationale de prévention du suicide)

  • SOS Suicide Phénix 01 40 44 46 45

  • Le Code du Travail et le Code de la Sécurité sociale français se trouvent sur Internet.

  • Pour les réflexions et actions syndicales, http://www.comprendre-agir.org