NUCLEAIRE: Le monstre ITER1

de Antoine Calanda CAN Sud-Est, 15 avr. 2013, publié à Archipel 214

Le 17 janvier 2013, Geneviève Fiorasso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et femme politique nourrie au biberon du Centre pour l’Energie Atomique (CEA) de Grenoble, inaugurait le siège d’ITER sur le site de Cadarache. L’occasion pour nous de publier cette analyse réalisée par Antoine Calandra, membre de la Coordination Anti-Nucléaire (CAN) Sud-Est.

Pas même sorti de terre, le monstre ITER, projet de réacteur expérimental à fusion thermonucléaire à Cadarache, est mal en point. Un projet consternant que les promoteurs de l’atome ne maîtrisent absolument pas, d’où une accumulation de retards, de problèmes et de surcoûts. La France se voyait déjà le nombril du monde et sera plutôt le dindon de la farce. Le projet pharaonique se dirige vers un fiasco colossal. Pourtant le 6 novembre 2012, l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire) émettait un avis favorable à l’installation nucléaire de base ITER à Cadarache. Et par le décret du 9 novembre, la nouvelle équipe PS-EELV (Parti Socialiste - Europe Ecologie Les Verts) aux manettes de la France donnait le feu vert décisif pour la création de cette installation nucléaire.

ITER, la tromperie

ITER est un honteux joujou expérimental d’hommes politiques ayant décidé à notre place, avec notre argent. Un «débat public» a eu lieu en 2006 alors que l’accord international ITER retenant le site de Cadarache avait été signé sept mois plus tôt, le 28 juin 2005 à Moscou, par les Etats membres du programme. Ce débat public a évidemment été une mascarade: il portait sur l’analyse des risques, les enjeux du projet, etc. Mais concernant le choix de recevoir ou non ce réacteur nucléaire à Cadarache, ah non, trop tard.

ITER a démarré également dans un irrespect total de la nature, en rasant 90 ha d’une belle forêt domaniale pour en faire une plate-forme viabilisée, et en dégageant un grand axe routier de 100 kilomètres, pour amener de la mer à Cadarache, le futur monstre ITER en pièces détachées. Pas très joli comme symbole d’avenir: passage en force et déforestation. Si l’expérience ITER se poursuivait jusqu’à son terme, elle laisserait environ 40.000 tonnes de déchets radioactifs et une empreinte écologique monumentale.
Pendant ce temps, de jeunes hôtesses font visiter le chantier ITER et font miroiter un monde merveilleux. Le cap de 50.000 visiteurs a été franchi. 3.500 scolaires en 2012, du primaire à l’université. Mensonges et bourrage de crâne, c’est ce que le lobby nucléaire sait le mieux faire.
Et maintenant, où en est le projet? Bilan des années 2006-2012.

Du côté des finances

ITER est un gaspillage d’argent public. Depuis son lancement, le budget d’ITER a explosé. Le coût de la construction a déjà plus que triplé, passant de 4,5 milliards d’euros en 2006 à une prévision de 16 milliards d’euros à ce jour, et ça grimpera encore.
La contribution de l’Union européenne, initialement prévue à 2,28 milliards d’euros est passée à 6,6 milliards d’euros à ce jour. La France devait payer 735 millions d’euros pour la construction; sa part s’élève aujourd’hui à 1,3 milliard d’euros. Les collectivités territoriales Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) ont déboursé de leur côté 467 millions d’euros.
Le 12 décembre 2011, après plusieurs réunions du Conseil ITER et des mois de blocage entre le Parlement européen et les Etats, une enveloppe supplémentaire de 1,3 milliard d’euros était finalement accordée au projet ITER pour les travaux 2012-2013, une rallonge piochée dans différents pôles budgétaires, au détriment d’autres secteurs. La Commission européenne, avec le soutien du Parlement et d’autres pays membres, souhaite qu’à partir de 2014, ITER soit financé par les Etats en dehors du budget européen. La France, bien sûr, n’est pas d’accord avec ce choix.
Le 20 avril, le Parlement européen a validé l’attribution de 650 millions d’euros supplémentaires pour l’année 2012. 360 millions d’euros devraient tomber encore en 2013; ils devront faire l’objet d’un débat dans le cadre de la procédure budgétaire 2013.

Du côté des travaux

Rien de très innovant n’est encore sorti de terre: le gigantesque bâtiment du siège ITER (20.500 mètres carrés de surface) et un bâtiment d’assemblages.
Les choses sérieuses commencent à peine avec la complexe machine du Tokamak qui comprend le bâtiment Tokamak, le bâtiment Tritium et le bâtiment de Diagnostic. Ils seront bâtis sur un radier2 de fondation commun (360.000 tonnes de béton armé, une hauteur de 73 m dont 17 m sous terre). Le coulage du béton dans la fosse à peine démarré et déjà, les premières irrégularités: des fissures ont été détectées sur les voiles de soutènement de la fosse. Suite à l’inspection du 24 avril 2012, l’ASN à demandé des explications à ITER Organization, d’autant plus que ces anomalies n’avaient pas été identifiées par le maître d’œuvre. «Une exigence sur l’étanchéité de ces voiles et du radier inférieur est définie afin d’éviter tout risque associé aux remontées de la nappe phréatique» et le gendarme du nucléaire parle aussi de «culture de sûreté insuffisante».
C’était la deuxième fois que l’ASN manifestait son mécontentement. Lors de l’inspection du 26 janvier 2012, elle avait déjà indiqué que la gestion des «non conformités» n’était pas satisfaisante. 493 colonnes supportant les plots parasismiques sont à présent en place.
Prochaine étape: le radier supérieur du Tokamak, élément d’importance majeure car il constitue une barrière de confinement des substances radioactives.

La politique française

C’est le «ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie» de l’équipe PS-EELV qui, par le décret du 9 novembre 2012, a donné le feu vert pour la création de l’INB (Installation Nucléaire de Base) ITER à Cadarache. Cette coalition nous rappelle le fameux «1 euro pour ITER, 1 euro pour les renouvelables», résultat de l’accord Verts-PS au Conseil Régional PACA en 2006, une valise de billets en échange d’un vote pour ITER.
Les Verts auraient dû avoir 152 millions d’euros (coût ITER pour le Conseil régional PACA)... Ils ont tout de même reçu 70 millions d’euros pour quelques petits projets écolo.
Cette coalition nous fait en ce moment même son «grand débat national sur la transition énergétique». La Coordination Antinucléaire Sud-Est dénonçait il y a peu la mascarade de ce nouveau «Grenelle de l’Environnement» à la sauce socialo-EELV, où c’est le même lobby nucléaire qui mène la danse macabre. La France fournit le lieu, creuse les trous, monte les murs, paye la plus grosse partie de la facture (20% de la part européenne, c’était 10% en 2006) et n’a récupéré aucun des marchés haute-technologie.
Du côté des emplois, on est très loin du gigantisme... Le maximum est attendu entre 2014 et 2017, 3.000 à 4.000 personnes devraient être employées pour les travaux de construction et d’assemblage: des emplois temporaires, peu rémunérés et sans avenir. Rien de très glorieux compte tenu des millions d’euros d’argent public injectés dans ITER.

L’exploitation de la machine ITER

Le premier plasma qui doit être généré est repoussé à une date toujours plus lointaine, novembre 2020 à ce jour, mars 2027 pour les opérations avec du tritium. Une consolation dans ce gâchis désolant: les très préoccupants rejets de tritium, ce radionucléide dangereux qui a la fâcheuse propriété de fuir, quelle que soit la nature du réceptacle qui essaie de le retenir, ne sont pas pour demain!
Je ne développerai pas ici les énormes problèmes et dangers du réacteur expérimental à fusion nucléaire ITER qui est le contraire de «une source d’énergie quasi illimitée, sûre, propre, pour le bien de l’humanité» comme le clament ses promoteurs.
Je retranscris ici juste quelques extraits de l’appel signé le 10 mars 2003 par Matatoshi Koshiba (prix Nobel de physique 2002) et Akira Hasegawa (Maxwell Award Winner et ex-président du département physique des plasmas de la Société de Physique américaine): «le réacteur nucléaire fondé sur ITER qui brûle du tritium est extrêmement dangereux du point de vue de la sûreté et de la contamination environnementale... Le tritium est hautement toxique avec une dose mortelle de 1 mg... Les neutrons produits avec ITER ont une énergie plus de dix fois supérieure à ceux d’un réacteur à fission; ils rendent radioactifs le mur de l’engin ainsi que les matériaux de construction, ce qui engendre 40.000 tonnes de déchets nucléaires. A l’issue de l’expérience, l’engin et la construction ne pourront être éliminés avant plusieurs centaines d’années, en raison de leur radioactivité élevée, et seront laissés en attente de leur dégradation. En conséquence, une grande partie des nappes phréatiques sera contaminé, et la zone de contamination augmentera avec le temps, ce qui crée un risque extrêmement grave pour l’environnement. Pour ces raisons, en qualité de physiciens experts dans ce domaine, et en conscience, nous sommes très fortement opposés à la candidature du Japon pour recevoir ITER».

DEMO après ITER?

L’objectif théorique d’ITER est de «générer une puissance de fusion de 500 Mégawatts (MW) en en injectant 50 pendant plus de 6 minutes». Après ITER, nos brillants technocrates ont prévu un démonstrateur pré-industriel: DEMO (DEMOnstration Power Plant). Essayons d’imaginer l’inimaginable pour tenter de suivre leur scénario.
L’expérience ITER est un succès (ce qui tiendrait du miracle) et n’a contaminé ni l’environnement ni la population avec le tritium rejeté (un miracle, vous dis-je). Nous sommes alors en 2040, prévisions officielles actualisées.
L’étape suivante se met en route: préparation du projet DEMO, recherche de financement, accords internationaux, débat public, etc., et le projet est accepté. Restons dans cet optimisme déraisonné pour tenter un calendrier: 2050-2065: construction de DEMO; 2065-2085: exploitation; 2090- 2110: construction d’un ou deux réacteurs à fusion industriels
En étant d’un optimisme qui relève du délire, la production d’électricité par la fusion nucléaire serait donc pour le 22ème siècle. En raisonnant de manière sensée: elle ne se fera jamais.
Sachez qu’avec DEMO, la barre est placée bien plus haut que pour ITER: le réacteur serait d’une dimension 15% supérieure, le plasma 30% plus dense et DEMO devrait produire 2.000 à 4.000 MW d’électricité en continu! Et il reste à résoudre tous les problèmes laissés de côté avec ITER, principalement parvenir à produire du tritium à l’intérieur de la machine.
L’organisation ITER affirme pourtant: «L’exploitation de DEMO devrait commencer au début des années 2030, la commercialisation d’électricité issue de la fusion étant prévue dès 2040"!
Les fanatiques de l’atome sont-ils complètement à côté de la plaque ou se moquent-ils de nous?

A qui pourrait profiter ITER?

Ce sont certainement les militaires qui pourraient en tirer des avantages concrets: de nouveaux matériaux résistants à des bombardements de neutrons, c’est bon pour les machines de guerre.
Et surtout le tritium permet d’accroître la puissance des bombes thermonucléaires, ou bombes H, les plus dévastatrices des armes nucléaires. Mais comme le tritium a une période radioactive assez brève (12,3 ans) il faut régulièrement le remplacer dans les têtes nucléaires stockées. La France produit laborieusement un kilo par an de tritium dans deux réacteurs à Marcoule, mis en service exclusivement pour son arsenal militaire, et ITER fait miroiter le rêve d’une production massive de tritium, alors les militaires sont tout ouïe (ils peuvent toujours rêver car étudier comment produire du tritium n’est pas au programme ITER).

ITER, un choix irresponsable

Annoncer haut et fort que l’on va «mettre le soleil en boîte»: quelle prétention démiurgique! Il faudrait que les techno-scientistes sortent de leur boîte et lèvent les yeux vers le ciel.
Un beau soleil brille, il est particulièrement généreux chez nous en Provence, et nous n’utilisons qu’une infime partie des possibilités énergétiques qu’il nous offre. Si l’argent d’ITER avait été mis dans cette recherche, nous aurions pu avancer concrètement vers une énergie du futur, propre et abondante.
Un vrai projet d’avenir est un projet accessible et utile aux hommes et femmes de tous pays sans mettre en danger les générations à venir. Cela n’a jamais été l’ambition d’ITER malgré tous les slogans racoleurs. Plus c’est compliqué, plus ce n’est accessible qu’à une minorité d’hommes qui peuvent contrôler, diriger. Le nucléaire, fission et fusion, est une énergie de pays riches, sale, complexe, centralisée, qui provoque prolifération, dépendance, injustice et guerres.
Notre région aurait mieux fait d’investir ses 467 millions d’euros pour dénucléariser d’urgence le site de Cadarache qui représente une menace mortelle, surtout en cas de séisme. Ce site nucléaire est situé sur la faille sismique la plus active de France et seules 3 des 21 installations nucléaires de Cadarache sont aux normes antisismiques.
Nous sommes en mesure depuis longtemps de produire une énergie décentralisée (soleil, vent, eau, chaleur de la terre) et d’être autonomes dans nos maisons et immeubles par exemple. Ces choix n’ont jamais été faits. Tous ces milliards d’argent public de tous pays dilapidés! Quelle honte, alors qu’on nous bassine avec la crise et les sacrifices à accepter. C’est cette succession de choix insensés et destructeurs qui fait que nos sociétés sont en crise.

L’illusion ITER

Le mythe ITER voudrait nous faire croire que la solution miracle pour continuer à gaspiller indéfiniment et ne rien changer à nos comportements actuels a été trouvée.
Si nous voulons qu’il y ait un avenir, les réacteurs nucléaires actuels doivent être arrêtés immédiatement avant une prochaine catastrophe. Et pas dans 10, 20 ou 30 ans comme le proposent certains groupes institutionnels qui se rendent complices des promoteurs de l’atome par cette acceptation du danger nucléaire pour un si grand nombre d’années. Nous devons faire pression de toutes parts afin de mettre fin au plus vite à l’expérience ITER, ruineuse et mensongère. «Iter» signifie «chemin» en latin. ITER est une voie sans issue.

  1. International Thermonuklear Experimental Reactor: voir Archipel No 136, mars 2006 Iter ou la fabrique d’absolu. Voir aussi: Une immense arnaque d’extrême dangerosité: ITER par Pierre Péguin <http://www.coordination-antinucleaire-sudest.org/>.
  2. La dalle en béton située sous le réacteur.