Depuis les bouleversements politiques de 2020, le pays s’enfonce dans une crise multidimensionnelle où se mêlent violences armées, restrictions des libertés, difficultés économiques et perte de confiance entre l’État et les citoyens. Malgré les incertitudes, une partie du peuple malien continue d’espérer une sortie de crise fondée sur le dialogue et la réconciliation nationale.
Depuis la prise du pouvoir par les militaires en 2020, les transitions successives, les réformes institutionnelles et la dégradation continue de la situation sécuritaire alimentent les inquiétudes d’une population en quête de stabilité, de justice et d’espoir.
Insécurité, tensions et crise sociale
Le Mali traverse aujourd’hui l’une des périodes les plus sombres et les plus complexes de son histoire contemporaine. Depuis plusieurs années, le pays fait face à une crise multidimensionnelle mêlant insécurité grandissante, instabilité politique, difficultés économiques et profond malaise social. Cette situation plonge la population dans une inquiétude permanente et soulève de nombreuses interrogations sur l’avenir de la nation malienne. Dans les villes comme dans les campagnes, le sentiment dominant est celui de l’incertitude. Beaucoup de Malien·nes ont désormais l’impression que le pays est engagé dans une crise sans fin, où chaque solution annoncée semble ouvrir la voie à de nouveaux problèmes.
Depuis la prise du pouvoir par les militaires en août 2020, le Mali a connu une nouvelle orientation politique présentée comme une rupture avec l’ancien système. À cette époque, le régime de feu Ibrahim Boubacar Keïta[1] faisait face à une contestation populaire sans précédent. Sous sa présidence, la situation sécuritaire s’était fortement détériorée. Les attaques terroristes se multipliaient dans plusieurs régions du pays, notamment au Centre et au Nord. Les villages étaient régulièrement attaqués, des civil·es étaient massacré·es, des militaires perdaient la vie presque quotidiennement et des milliers de familles étaient contraintes de fuir leur localité.
Cette insécurité généralisée avait provoqué une immense colère populaire. Beaucoup reprochaient au pouvoir son incapacité à protéger les populations et à rétablir l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire national. À cette crise sécuritaire s’ajoutaient des accusations de corruption, de mauvaise gouvernance et de détournements de fonds publics. La population avait progres-sivement perdu confiance dans les institutions étatiques.
La junte prend le pouvoir
C’est dans ce contexte qu’est né le M5-RFP (Mouvement du 5 Juin – Rassemblement des Forces Patriotiques), une coalition regroupant des leaders religieux, des acteur/trices de la société civile, des opposant·es politiques et d’anciens responsables du régime. Le mouvement organisait régulièrement de grandes manifestations à Bamako afin d’exiger le départ du président. Les revendications étaient claires: pour de nombreux Malien·nes, le président devait quitter le pouvoir, car son incapacité à gérer les affaires publiques ne pouvait plus être ignorée. Le mouvement dénonçait également les difficultés économiques, la montée du chômage, l’effondrement du système éducatif ainsi que l’aggravation constante de la crise sécuritaire.
En août 2020, face à une contestation populaire qui prenait de plus en plus d’ampleur, les militaires sont intervenus pour renverser le président IBK. Beaucoup de Malien·nes avaient alors accueilli cette prise de pouvoir avec espoir, pensant qu’elle permettrait d’ouvrir une nouvelle page de l’histoire du pays. Les militaires avaient promis une transition courte, destinée à remettre le Mali sur la voie de la stabilité institutionnelle et de la sécurité.
Une transition dirigée par Bah N’Da[2] fut mise en place afin de rassurer la communauté interna-tionale et de montrer une volonté de retour rapide à l’ordre constitutionnel. Cependant, cette transition fut rapidement fragilisée par des tensions internes. Après seulement quelques mois, Bah N’Da fut écarté du pouvoir a la suite d’un second coup d’État. Officiellement, il était question de divergences politiques et de désaccords au sommet de l’État. Mais pour une partie de l’opinion publique, cet épisode révélait surtout l’existence de luttes d’influence et de rivalités profondes au sein même du pouvoir militaire. On ignore toutefois où ces tensions se manifestaient réellement. Tout cela a été une affaire rapide et obscure, comme si l’on disait au peuple: «Circulez, il n’y a plus rien à voir.»
...au départ de la France·
À la suite de ce second coup d’État, Assimi Goïta[3] s’est imposé comme l’homme fort du pays. Il promettait alors une transition de douze mois avant l’organisation d’élections. Mais, au fil du temps, cette durée fut prolongée à plusieurs reprises. Les autorités justifiaient ces reports par la nécessité de stabiliser le pays et de lutter efficacement contre le terrorisme avant toute consultation électorale.
Durant cette période, plusieurs initiatives politiques ont été lancées, notamment le Dialogue national inclusif[4] et le Dialogue inter-malien[5]. Ces rencontres étaient censées permettre aux différentes composantes de la nation de trouver un consensus sur l’avenir du Mali. Toutefois, malgré ces initiatives, les divisions politiques et sociales sont restées profondes.
Parallèlement, le discours politique du pouvoir a connu un changement majeur. Après le second coup d’État, la question de la souveraineté nationale est devenue centrale dans la communication des autorités de transition. La France, ancien partenaire militaire privilégié du Mali, est progres-sivement devenue la principale cible des critiques officielles et populaires. Les autorités accusaient notamment les forces françaises de ne pas avoir réussi à mettre fin au terrorisme malgré plusieurs années de présence militaire sur le territoire malien.
Le départ des troupes françaises a été perçu par une partie importante de la population comme une victoire politique et symbolique. Beaucoup y voyaient un acte de souveraineté retrouvée. Par la suite, la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA)[6] a également quitté le pays. Ces départs ont profondément modifié les équilibres sécuritaires et diplomatiques dans la région.
En parallèle, les autorités de transition ont entrepris plusieurs réformes institutionnelles majeures. Une nouvelle Constitution a été adoptée en 2023 afin de renforcer les pouvoirs du président et de redéfinir certaines institutions. En 2024, les activités des partis politiques et des associations à caractère politique ont été suspendues puis rétablies. Elles ont de nouveau été suspendues en mai 2025, car un nombre important de jeunes et de personnes âgées avaient formé une grande alliance pour réclamer le retour à l’ordre constitutionnel, accompagnées de vives critiques de la part d’une partie de la classe politique et des organisations de défense des droits humains. Plusieurs opposant·es et acteur/trices politiques favorables à un retour rapide à l’ordre constitutionnel ont dénoncé des restrictions des libertés publiques et un rétrécissement progressif de l’espace démocratique.
Sur le plan sécuritaire, malgré les discours officiels affirmant des avancées significatives, la situation demeure extrêmement préoccupante. Les attaques terroristes continuent de frapper différentes régions du pays. En septembre 2024, des attaques ont visé des installations stratégiques, notamment la gendarmerie et l’aéroport international. Ces événements ont profondément choqué l’opinion publique, car ils montraient que même des zones considérées comme fortement sécurisées restaient vulnérables.
Les événements d’avril 2026
En avril 2026, une attaque de grande ampleur contre la ville de Kati[7], symbole du pouvoir militaire, ayant entraîné la mort du ministre de la Défense le général d’armée Sadio Camara, a renforcé les inquiétudes. Cette attaque a marqué les esprits et a suscité de nombreuses interrogations sur les capacités réelles de l’État à faire face à la menace terroriste. Pour beaucoup de Malien·nes, il devenait difficile de comprendre comment, après plusieurs années de transition militaire centrée principalement sur la sécurité, les groupes armés continuaient à mener des opérations d’une telle intensité.
Le 25 avril 2026, l’armée malienne a perdu la région de Kidal, au Nord, à la suite de combats coordonnés. Le mouvement touareg Azawad, associé au mouvement salafiste djihadiste JNIM (Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans), a attaqué des points stratégiques, dont Kati et plusieurs bases militaires. Cette embuscade et cette alliance, venues de nulle part, ont donné un nouvel élan au groupe séparatiste pour assiéger de nouveau la région de Kidal, reprise en novembre 2023. Beaucoup de Malien·nes se sont posé une série de question: comment des combattants ont-ils pu être transportés dans des camions pour sortir de Kidal? Comment une armée qui monte en puissance a-t-elle pu être frappée de cette façon? Quelle est la responsabilité des ser-vices de renseignement?
Avec l’établissement d’un blocus autour de Bamako par des groupes armés, la situation s’est encore aggravée. Plusieurs axes routiers reliant la capitale aux régions du pays sont devenus extrêmement dangereux, voire impraticables. Cette situation a eu de lourdes conséquences économiques et sociales. Les activités commerciales ont fortement ralenti, les prix des produits de première nécessité ont augmenté et les transporteurs vivent désormais dans la peur permanente des attaques.
Dans certaines zones, des camions ont été incendiés, des voyageur·euses agressé·es et des populations terrorisées. Beaucoup dénoncent l’absence de riposte suffisamment forte pour sécuriser les routes et permettre une reprise normale des échanges. Cette paralysie progressive de certains axes économiques alimente un sentiment d’abandon chez de nombreux citoyen·nes.
Dans ce climat déjà très tendu, plusieurs personnalités politiques et intellectuelles ont été accusées de complicité avec des groupes armés. Oumar Mariko, alors en exil, a notamment été accusé après avoir entrepris des démarches pour obtenir la libération de militaires détenus par des groupes terroristes. Cette affaire a provoqué un profond débat dans l’opinion publique et a ren-forcé les divisions politiques. Plusieurs cas d’enlèvements, d’arrestations et de disparitions visant des figures politiques et des acteur/trices de la société civile ont accentué le climat de peur. Mountaga Tall, ainsi que son fils Cheick Mamadou Tall, Baba Diawara, Moussa Djiré ainsi que d’autres personnalités, ont été cités dans plusieurs affaires ayant suscité de nombreuses réactions. Pour beaucoup d’observateur/trices, ces événements traduisent une montée des tensions politiques et une méfiance généralisée entre les différents acteur/trices de la vie publique. Depuis l’attaque du 25 avril 2026, les enlèvements à Bamako se poursuivent et sont devenus monnaie courante. Toustes ceux et celles qui soutiennent l’idée d’un retour à l’ordre constitutionnel sont devenus des cibles prioritaires et sont traqués comme des bêtes sauvages par les autorités de la transition. Au moment de l’écriture de cet article, la dernière personne à avoir été victime de cette pratique ignoble et terrifiante est Ibrahim Tamega, qui fait partie des critiques de la transition. Son enlèvement remonte au dimanche 24 mai 2026.
On peut dire avec certitude que les droits fondamentaux rétrécissent comme peau de chagrin au Mali. Cette mévolution est présentée sous un drapeau révolutionnaire pour tenter de convaincre le peuple. Elle vise aussi à semer la psychose au sein d’une population en pleine déroute.
Aujourd’hui, Bamako apparaît comme une capitale sous pression, marquée par l’incertitude, l’angoisse et l’absence de perspectives claires. Une partie importante de la population estime que les autorités de transition semblent davantage préoccupées par leurs alliances internationales, notamment avec la Russie, que par les préoccupations quotidiennes des Malien·nes. La présence croissante de partenaires russes dans les domaines militaire et sécuritaire suscite des débats passionnés au sein de l’opinion publique. Cette présence suscite l’enthousiasme à Bamako. Les éléments russes sont présentés comme de puissants chevaliers capables de couper la tête de l’hydre des djihadistes. Cependant, ils inspirent la crainte dans d’autres régions, leur brutalité sur le terrain étant souvent associée à leur réputation.
Dans les rues, les discussions tournent souvent autour de la peur de l’avenir, de la montée du coût de la vie, du chômage des jeunes et de la dégradation continue de la situation sécuritaire. Beaucoup de citoyen·nes se sentent fatigué·es par des années de crise et ont le sentiment que le pays peine à trouver une véritable voie de sortie.
Le Mali se trouve aujourd’hui à un tournant décisif de son histoire. Entre insécurité persistante, tensions politiques, difficultés économiques et perte progressive de confiance entre gouvernant·es et gouverné·es, l’avenir du pays demeure profondément incertain. Pourtant, malgré les difficultés, une grande partie du peuple malien continue d’espérer une sortie de crise fondée sur le dialogue, la justice, la réconciliation nationale et le rétablissement de la confiance entre l’État et les citoyen·nes.
Car, au-delà des discours politiques et des rivalités de pouvoir, l’avenir du Mali dépendra avant tout de sa capacité à reconstruire une unité nationale solide, à restaurer l’autorité de l’État dans le respect des libertés fondamentales et à redonner espoir à une population éprouvée par des années de souffrance et d’instabilité.
Amara Nouhoum Keita, Bamako
- Ancien président du Mali du 4 septembre 2013 au 18 août 2020. Il est décédé le 16 janvier 2022.
- Président de la Transition de septembre 2020 à mai 2021.
- Président de la Transition en fonction depuis le 24 mai 2021.
- Le Dialogue national inclusif visait à trouver des solutions endogènes à toutes les crises que traversait le Mali. Dès le début, un grand nombre de personnes ont senti le danger, tandis que d’autres y voyaient un moyen pour les autorités de la Transition de se maintenir au pouvoir par des procédés jugés rusés. En effet, la recommandation phare était de prolonger la Transition et de donner au général Assimi Goïta la possibilité de se présenter à l’élection présidentielle, ainsi que de mettre fin à l’Accord d’Alger sans proposer d’alternative.
- Lors du Dialogue inter-malien, plus de 302 recommandations ont été formulées. Cependant, celles qui ont suscité le plus de débats et retenu davantage l’attention de l’opinion publique sont les suivantes:
- Prolongation de la transition de deux à cinq ans, jusqu’à la stabilisation du pays, afin de permettre aux autorités de consolider la sécurité, de poursuivre les réformes institutionnelles et de créer les conditions d’élections jugées apaisées et crédibles.
- Encouragement de la candidature de Assimi Goïta à une future élection présidentielle, en raison du soutien exprimé par certains participant·es qui estiment qu’il incarne la continuité des réformes engagées et la défense de la souveraineté nationale.
- Élévation de plusieurs responsables militaires au grade de général, en reconnaissance de leur rôle dans la lutte contre l’insécurité et de leur contribution aux efforts de défense et de stabilisation du pays.
- Suppression du financement public des partis politiques, une mesure justifiée par la volonté de réduire les dépenses de l’État, d’améliorer la gouvernance publique et de répondre aux critiques portant sur l’efficacité du système partisan actuel.
- La MINUSMA a été créée par la résolution 2100 du Conseil de sécurité du 25 avril 2013 pour soutenir les processus politiques au Mali et mener à bien plusieurs tâches liées à la sécurité. Elle a fermé le 31 décembre 2023.
- Kati s’étend sur la partie nord-ouest de l’agglomération de Bamako et se présente comme une ville-garnison aux portes de la capitale malienne.
Échos des Afriques - Le Mali au carrefour des influences.
Dans le cadre de l’émission «Échos des Afriques» diffusée sur Radio Zinzine et animée par Alassane Dicko, membre historique d’Afrique-Europe-Interact et Max Dautel, membre du Forum Civique Européen, cette série en six épisodes retrace la longue et com-plexe histoire socio-politique du territoire devenu depuis les années 1960 l’État du Mali. Cette série suit un fil historique. Nous vous proposons de la découvrir aux liens suivants:
1e émission: de la conférence de Berlin a la constitution de l’État du Mali (1884-1960) https://radiozinzine.org/emissions/EDA/2025/EDA20251110-Mali1.mp3
2e émission: de 1960 à 2009: De Modibo Keita à ATT en passant par la révolte populaire (8 Mars 1991), la transition et son renouveau démocratique. https://radiozinzine.org/emissions/EDA/2025/EDA20251215-Mali2.mp3
3e émission: de 2008 à 2010: il est fait sujet des effets, impacts et conséquences de la gouvernance ATT qui débouchent, dans l’ensemble, sur les revendications sociales et politiques et particulièrement par des successions de «rébellions» Touaregs. https://radiozinzine.org/emissions/EDA/2026/EDA20260119-3-Mali.mp3
4e émission: de 2010 à 2013: Des mobilités de groupes terroristes algériens en passant par la crise libyenne affectant le Nord du Mali, les interventions étrangères (Serval, Minusma, Barkhane) à l’expansion des groupes djihadistes qui menacent la stabilité et la cohésion sociale. https://radiozinzine.org/emissions/EDA/2026/EDA20260209-4-Mali.mp3
5e émission: dans ce 5e volet, nous verrons comment la Russie s’est progressivement installée comme un acteur d’influence prioritaire. https://radiozinzine.org/emissions/EDA/2026/EDA20260330-5-Mali.mp3
6e émission: de 2022 jusqu’à notre plus proche actualité... un territoire fractionné influencé par les conflits majeurs de notre époque et l’épicentre des tensions dans le Sahel. https://radiozinzine.org/emissions/EDA/2026/EDA20260601-6-Mali.mp3



