Que se passe-t-il à Riace?

de Barbara Vecchio, Hannes Reiser EBF, 1 oct. 2019, publié à Archipel 285

C’est la fin d’un cauchemar: le 5 septembre 2019, les mesures préventives d’interdiction de résidence sont révoquées par le tribunal de Locri et Domenico Lucano, après 11 mois d’exil, peut enfin retourner dans son village. La fête de «bon retour à la maison» a été de taille et d’une beauté émouvante. Ami·es, militant·es, journalistes ne cessent d’arriver pour partager ensemble ce moment extraordinaire. Sur la place on entend retentir le slogan: «Mimmo Lucano orgoglio calabrese! (orgueil de la Calabre), ce même cri qui couvrait la voix de Salvini, lors de sa tournée estivale dans le sud de l’Italie.

Aujourd'hui, Riace se redresse, vertiges et faiblesse le font chanceler encore, mais ses pas se font de jour en jour plus assurés. Bref, Riace vit et résiste. On ne peut pas vraiment parler de Justice avec un J majuscule en évoquant les vicissitudes judiciaires concernant ce petit bourg de Calabre et son petit maire, mais ces jours-ci, peut-être grâce à la sortie de scène du ministre de l’Intérieur, peut-être grâce à une pétition adressée au président de la République, signée par plus de 90.000 personnes, demandant le retour de Lucano dans son village, on peut enfin jouir de cette petite avancée vers le dénouement d’une immense injustice. Ce sera au procès, qui reprendra à la fin du mois de septembre, de dire le dernier mot. Entre temps, la presse nous renseigne moins qu’avant, parfois même elle se limite à épandre du fumier, dans la droite ligne politique nationale qui incite de plus en plus à la peur et à la fermeture. C’est le fidèle miroir d’une société rabougrie, étourdie par des scénarios catastrophe mensongers qui hurlent à l’invasion et permettent de démanteler pas à pas tout le système d’accueil et de possible intégration, ne laissant sur place qu’une horde de clandestin·es sans droits, proies faciles de l’esclavagisme moderne et d’une répression de plus en plus virulente. Sans parler des milliers de corps qui tapissent le fond de la mer, victimes innocentes de la déshumanisation de notre société, dédouanée par les discours de nouveaux fascismes en acte. «Les Italiens d’abord!», s’égosillait Matteo Salvini à travers ses puissants médias virtuels, «Des migrants n’en parlons plus», sinon comme danger pour notre sécurité, notre identité et notre bien-être.

Des élections perdues d’avance

C’est dans ce contexte politique ahurissant que Domenico Lucano a perdu les dernières élections et plus encore, dans un contexte territorial où l’étranglement économique causé par la suppression inattendue et arbitraire des subventions d'Etat pour l’accueil a mis les réfugié·es à la rue, les habitant·es à genoux et a engendré un mécontentement général compréhensible, agrémenté de la fermeture de tous les ateliers artisanaux et des infrastructures telles que l’école, la crèche et le dispensaire. Le bourg de Riace, ne l’oublions pas, est un village de 1000 âmes dans une des zones les plus pauvres de l’Italie, sur lequel s’est abattu un tsunami juridique, policier et médiatique. Pour avoir incarné un modèle d’accueil extraordinaire, étudié et apprécié dans le monde entier, Riace a été voué sans appel aux gémonies et on dirait même à la «damnatio memoriae», une œuvre de destruction implacable menée encore aujourd’hui avec le soutien actif de quelques journalistes plus intéressés que naïfs, qui se complaisent à publier les commentaires d’un fournisseur non payé depuis deux ans, d’un habitant perquisitionné ou mis sur écoute, et qui bâtissent sur ces bases leur contre-narration concernant le village de l’accueil, en le faisant apparaître comme un repaire de malfaiteurs. «Les Riacesi d’abord» était le mot d’ordre de la liste civique qui a remporté les élections du mois de mai. Un message dangereux, mais rassurant et efficace, tandis que Lucano, éloigné des sien·nes, devenait le bouc émissaire responsable du désastre. La défaite de la liste sortante, au bout de 15 ans d’administration, n’était pas surprenante, au contraire, mais ça n’a pas empêché Domenico Lucano de refuser une candidature «sûre» aux élections européennes, qui lui aurait garanti l’immunité parlementaire et une indemnité plus que conséquente. La raison? Pour le dire avec ses mots: «Pourquoi aller à Bruxelles? Le combat c’est ici, dans les rues de Riace, qu’il se joue». Domenico n’a d’ailleurs jamais cherché l’immunité pour se cacher du procès, comme l’a fait Salvini. «Je veux la justice» répète-t-il comme un mantra. La presse a peu parlé de ce geste extraordinaire de courage, elle n’a rien dit sur le fait que Domenico n’a pas eu l’occasion de revoir ses concitoyen·nes, ni de mener une campagne électorale telle qu’un Etat démocratique devrait la garantir. Pire, elle a gaspillé beaucoup d’encre pour dénoncer, après coup, comment «les habitant·es de Riace avaient tourné le dos au maire de l’accueil». Et puis plus rien, ou peu, comme si le village avait sombré, enfin vaincu par l’idéologie montante, un drapeau de la Lega au balcon. Mais c’est faux. Remettons les choses à leur place.

A Riace l’accueil continue

Une cinquantaine de migrant·es sont resté·es et revendiquent de ne pas partir de «leur» maison, soutenu·es par la population locale et une solidarité de tous bords. En attendant l’arrivée des subventions gouvernementales qui avaient été accordées et qui devront bien un jour être débloquées, la Banque Ethique a consenti un prêt assez important qui a permis à l’association Città Futura de payer la quasi-totalité des dettes accumulées en 2017 et 2018 envers les fournisseurs et les opérateurs sociaux qui travaillaient dans l’accueil. Les loyers des maisons destinées aux migrant·es et les factures d’électricité ont pu enfin être payés. Un vrai bol d’oxygène qui a apaisé les esprits et détendu l’atmosphère dans un cadre qui était devenu économiquement et moralement insoutenable et qui rendait très difficile la «reprise». Le procès contre Domenico Lucano et les 27 inculpés se déroule plutôt bien. Les accusations sont considérées comme nébuleuses et non étayées par le juge. Entre temps, de nombreux groupes de «résistant·es» continuent à abreuver le bourg de culture, de politique et de rencontres. Pendant le mois de juillet, Riace a été expressément choisi pour héberger «le Mondial contre le racisme», une très grande manifestation sportive non compétitive à laquelle ont participé un millier de personnes en provenance d’Italie et d’autres pays européens ainsi que des migrant·es. En août a eu lieu le Riaceinfestival, festival de cinéma et théâtre sur le thème de la migration et de la culture locale, parrainé par la fondation E’stato il vento (ce fut le vent), un énorme succès en termes de fréquentation et de solidarité malgré, et je dirais même grâce, à l’hostilité de la nouvelle administration. Car, encore une fois, l’acharnement contre Riace «symbole de l’accueil» a déchaîné un soutien immense et une ambiance très chaleureuse.

Riace, la reprise

Pendant le déroulement du festival, la Fondation E’stato il vento, qui s’occupe aujourd’hui de suivre et de soutenir les projets à Riace en récoltant les fonds de solidarité, a tenu sa deuxième assemblée et fixé les objectifs prioritaires à court terme, tous déjà entamés et bien avancés. En premier lieu, la reprise de l’accueil et le soutien aux réfugié·es déjà sur place. Puis la restructuration du nouveau siège de l’association Città Futura, chassée de son ancien bureau à l’automne dernier. Mais aussi la réouverture des ateliers artisanaux (tissage, céramique, bois, verre, chocolat, etc...), fermés en août 2018, où travaillaient côte à côte Riacesi et migrant·es. Un autre objectif est la mise en route du moulin à huile pour la production d’huile d’olive et l’achat du local taverna Donna Rosa, déjà utilisé comme lieu de rencontre et centre «historique» au cœur du village, pour en faire un restaurant ethnique. Et évidemment, la reprise du tourisme solidaire qui permettra à tout le monde de venir sur place pour voir et y mettre du sien. Toutes ces activités pourront créer une petite économie locale qui permettra entre autre l’inclusion des personnes qui ne sont plus prises en charge par les aides gouvernementales, désormais en phase de démantèlement dans toute la péninsule. La mise en route de ces activités n’est pourtant pas simple car tous les parcours administratifs de remise aux normes sont rendus plus difficiles par l’hostilité de la nouvelle administration qui, loin de faciliter la tâche, guette plutôt l’erreur pour pouvoir sévir et crier au scandale. Ceux qui connaissent le bourg de Riace, son enchevêtrement de ruelles et de petites maisons lovées sur elles-mêmes et adossées les unes aux autres, comprendront facilement pourquoi la notion de «mise aux normes» telle qu’on l’applique dans les ateliers urbains modernes ne correspond pas aisément à ces lieux. Sans parler de contrats de location nécessaires pour pouvoir utiliser les maisons destinées à l’accueil. On parle ici de maisons abandonnées depuis plusieurs générations par des villageois·es émigré·es à l’étranger pour fuir la pauvreté et la faim. On parle de «migrant·es économiques» d’hier, ces Italiens et ces Italiennes qui, par vagues incessantes, ont «envahi» l’Argentine, les Etats-Unis, le nord de l’Europe et enfin le nord de l’Italie en dépeuplant leurs propres villages. Les contrats de location dont on parle avaient simplement été stipulés sur parole avec des propriétaires partis pour ne plus jamais revenir. C’est là la raison pour laquelle les ateliers sont encore fermés et que le tourisme solidaire n’a pas réussi à profiter de cette saison d’été. Mais c’est juste une question de temps et de patience. Voici donc toute une série de nouvelles encourageantes qui nous donnent bon espoir et qui nous motivent à continuer de toutes nos forces. «Riace est aujourd’hui le symbole de la résistance», comme le dit Alex Zanottelli, le missionnaire membre de la Fondation E’stato il vento. Entre-temps, sur place, se passent aussi des choses curieuses: un des adjoints à la mairie de Riace, membre acharné de la Lega, «paladin» de l’honnêteté, vient de donner sa démission. On découvre deux jours plus tard sa piteuse tentative d’occulter le fait qu’il avait été jugé pour «banqueroute frauduleuse» en 2003 et qu’il était donc inéligible. Le nouveau maire lui-même est en attente de jugement car, étant employé communal sous contrat à durée indéterminée, il n’aurait pas pu, selon la loi, se présenter aux élections. Le premier octobre, le tribunal administratif se prononcera sur la nécessité d’éventuelles nouvelles élections à Riace. Enfin… on dirait que le vent tourne… même si, en face, la tempête sévit encore. Barbara Vecchio membre de la fondation E’stato il vento et du FCE