Les sociaux-démocrates roumains se sont alliés à un parti ultranationaliste qui souhaite exclure les Roms de la nation roumaine. Le rempart démocratique est tombé – et les Roms vont en subir immédiatement les conséquences.
La Roma Foundation for Europe a prévenu [dès le jour du dépôt de la motion de censure com-mune NDLR] que le Parti social-démocrate roumain était le premier grand parti roumain depuis deux décennies à franchir une ligne rouge en déposant, conjointement avec l’AUR (Alliance pour l’Union des Roumains), un parti ultranationaliste dont le programme exclut expressément les Roms de la nation roumaine, une motion de censure contre la coalition pro-européenne du pays. Cette initiative intervient un mois après que le Parti socialiste européen (PSE) s’est publiquement prononcé contre ce type précis de collaboration. Le rempart démocratique – un engagement politique maintenu par tous les partis démocratiques roumains depuis la montée de l’extrême droite et confirmé par toutes les institutions européennes chargées d’évaluer le statut démocratique de la Roumanie – a été démoli par le parti qui aurait dû le préserver. «Il ne s’agit pas d’un revers politique. Pour les Roms de Roumanie, c’est une menace existen-tielle qui pèse sur les institutions créées spécialement pour les protéger», a déclaré Mensur Haliti, vice-président chargé de la démocratie à la Roma Foundation for Europe.
Les conséquences pour les Roms sont concrètes et immédiates. Sous un gouvernement de coalition dépendant de l’AUR, le Conseil national roumain de lutte contre la discrimination – l’institution chargée d’évaluer les politiques et les pratiques de l’AUR – serait confronté à une restructuration hostile. Les engagements pris dans le cadre de la stratégie nationale roumaine pour les Roms, visant à mettre fin à la ségrégation raciale dans l’éducation, ne pourraient pas être tenus par un gouvernement dont l’existence dépend de la tolérance de l’AUR. La tranche de 10 milliards d’euros du dispositif européen de relance et de résilience, assortie de conditions relatives aux Roms, serait entre les mains d’une coalition alliée au parti qui s’y oppose. Ces conditions ne sont plus des engagements. Elles ne sont plus que du papier.
Pour sa défense, le PSD a évoqué une motion de censure datant de 2021, lors de laquelle l’USR (Union pour le Sauvetage de la Roumanie) et l’AUR avaient agi de concert. Il est vrai qu’un simple vote tactique au sein de l’opposition ne constitue pas encore une coalition gouvernementale. Mais ce que le PSD a fait cette semaine crée une dépendance structurelle – une coalition qui a besoin de la coopération de l’AUR pour fonctionner et qui ne peut survivre sans elle. Toutes les voix au sein du PSD n’ont pas soutenu cette décision.
Ce qui rend la décision de cette semaine plus significative au-delà de la Roumanie, ce n’est pas son ampleur, mais son mécanisme. Les sociaux-démocrates n’ont enfreint aucune loi. Ils ont utilisé les instruments habituels de la démocratie parlementaire pour conférer une influence politique à un mouvement qui vise explicitement une minorité. En Europe, les cadres de défense de la démo-cratie ne manquent pas – mais la plupart sont conçus pour détecter les pressions externes, et non l’érosion interne qui se dissimule sous le couvert de légitimité en matière de procédure.
Ce schéma n’est pas sans précédent: lorsque, en 2025, le Parti populaire européen s’est appuyé sur les voix de l’AfD au Bundestag allemand pour adopter une loi sur l’immigration, cela a été largement considéré comme la première brèche importante dans le rempart démocratique au niveau de l’UE. Ce qui se passe actuellement en Roumanie suit la même logique, appliquée par un parti appartenant à l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates.
La Commission européenne doit élargir le champ d’application du Bouclier européen pour la démocratie – le cadre de l’UE visant à protéger les institutions et les processus démocratiques – afin de reconnaître la légitimation de l’extrême droite par le processus parlementaire national comme une menace démocratique à part entière.
«Le PSE a publié une déclaration dans laquelle il s’oppose précisément à cette alliance. Les sociaux-démocrates roumains ont ignoré cette déclaration et ont tout de même déposé la motion. La question est désormais de savoir si la solidarité entre les partis européens a un sens lorsqu’elle est mise à l’épreuve – ou seulement quand cela arrange», a déclaré Mensur Haliti.
Revendications
La Roma Foundation for Europe appelle:
Le Parti socialiste européen à passer des déclarations aux mesures concrètes – par la suspension des droits de vote, des avertissements formels ou des sanctions internes équivalentes – afin de montrer clairement que franchir cette ligne a un coût réel.
Les partis pro-européens roumains à rejeter tout accord de coalition nécessitant les voix de l’AUR, y compris ceux qui pourraient sembler attractifs à la suite d’élections anticipées ou d’un remaniement parlementaire.
La Commission européenne à faire respecter sans concession les conditions liées à la tranche du plan européen «de relance et de résilience» destinée à la Roumanie en ce qui concerne les Roms, et élargir le champ d’application du «Bouclier européen de la démocratie» afin de contrer la légitimation de l’extrême droite par le processus parlementaire national.
Roma Foundation for Europe
Note de la rédaction: Début mai, les sociaux-démocrates roumains et les ultranationalistes de l’AUR et d’autres partis ont voté ensemble, avec une majorité parlementaire, en faveur de la destitution du gouvernement. À ce jour (fin mai), on ne sait pas encore comment une majorité gouvernementale pourrait être formée sans l’extrême droite, les sociaux-démocrates s’étant désavoués. Dans plusieurs sondages d’opinion, l’AUR arrive largement en tête.



