RUSSIE : La dette odieuse

de Eric Toussaint (CADTM*), 22 mars 2004, publié à Archipel 111

La Russie est secouée par les démêlés des nouveaux capitalistes russes, les oligarques comme on les appelle, avec la justice de leur pays. La justice russe poursuit certains d’entre eux pour assassinat, vol de biens publics, association de malfaiteurs, corruption. Les oligarques ont accumulé une fortune colossale en quelques années avec le soutien direct du FMI, de la Banque mondiale, des gouvernements de la Triade (à commencer par les gouvernants états-unien, britannique et allemand), de grandes banques privées et de sociétés de clearing comme Clearstream.1

Ces oligarques sont d’abord le fruit de l’implosion du système bureaucratique de l’Est et de la restauration capitaliste de la fin des années 1980 et des années 1990. Le gouvernement des Etats-Unis, le FMI et la Banque mondiale ont soutenu activement le président russe Boris Eltsine (et ont en partie dirigé ses pas) dans la vague de privatisation gigantesque et rapide qu’il a imposée à la Russie. Les privatisations ont constitué un pillage systématique des biens publics de la Russie au profit des oligarques et de quelques transnationales de la Triade.

Les oligarques russes ont utilisé des méthodes brutales et criminelles qui ressemblent à celles utilisées par les barons voleurs de la fin du XIXème - début XXème aux Etats-Unis. Une nouvelle fois dans l’histoire, l’accumulation capitaliste primitive s’est réalisée dans la violence et le chaos. Mais l’histoire ne se répète pas. Cette fois, le pillage s’est fait sous la haute protection d’organismes multilatéraux internationaux qui ont multiplié les missions d’experts économiques et les prêts multilatéraux visant à faciliter «la transition d’une économie planifiée vers une économie de marché» (pour reprendre l’expression consacrée par les institutions de Bretton Woods).

Joseph Stiglitz (de la Banque Mondiale, NDLR) analyse avec une plume acérée la transition en Russie. Dans les chapitres cinq et six de «La grande désillusion», il dénonce la responsabilité du FMI et du Trésor américain qui ont soutenu, conseillé et orienté les bureaucrates russes convertis au capitalisme, notamment le président Boris Eltsine. Les méthodes employées n’avaient rien de démocratique.

«Ne nous étonnons pas si tant de chauds partisans du marché ont manifesté une remarquable affinité avec les vieilles méthodes: en Russie, le président Eltsine, muni de pouvoirs immensément supérieurs à ses homologues de n’importe quelle démocratie occidentale, a été incité à circonvenir la Douma (le parlement démocratiquement élu) et à promulguer les réformes par décrets» 2. Les entreprises publiques ont été vendues pour une bouchée de pain. «Le gouvernement, soumis à une très forte pression de la part des Etats-Unis, de la Banque mondiale et du FMI pour privatiser vite, avait cédé les entreprises publiques pour une misère» 3.

La privatisation a constitué un vaste pillage au profit des oligarques qui ont placé une partie de leur larcin à l’Ouest afin qu’il soit blanchi et hors de portée de la justice. «La privatisation assortie de l’ouverture des marchés des capitaux n’a pas conduit à la création de richesses mais au pillage des actifs. C’était parfaitement logique. Un oligarque qui vient de réussir à user de son influence politique pour s’emparer de biens publics valant des milliards, en les payant une misère, va tout naturellement vouloir faire sortir l’argent du pays. S’il le garde en Russie, que se passera-t-il? Il l’investira dans un pays en état de profonde dépression et risquera non seulement d’en tirer peu de profits, mais de tout se faire confisquer par le gouvernement suivant qui va inévitablement se plaindre - et à très juste titre - de ‘l’illégitimité’ de la privatisation. Toute personne assez habile pour gagner à la loterie mirifique de la privatisation est assez habile aussi pour placer son argent à la Bourse américaine en plein essor, ou pour le mettre en lieu sûr dans les comptes secrets des paradis fiscaux. Il n’y avait pas la moindre chance que les choses se passent autrement et, bien évidemment, des milliards ont quitté le pays» 4.

FMI et Banque mondiale ont endetté la Russie

Une grande partie de l’argent prêté a été détourné et est repassé à l’Ouest. Banquiers occidentaux, oligarques et gouvernants russes se sont enrichis tandis que les citoyens russes appauvris doivent payer la note. «Quand la crise frappa, le FMI prit la direction des opérations et il demanda à la Banque mondiale de contribuer au sauvetage. Le plan se montait au total à 22,6 milliards de dollars. Le FMI en fournirait 11,2; la Banque mondiale devait en prêter 6; le reste viendrait du gouvernement japonais.

A la Banque mondiale, le débat interne fut très vif. Parmi nous, beaucoup avaient toujours contesté les prêts à la Russie. (...) Mais en dépit de la forte opposition de son propre état-major, la Banque mondiale subissait une pression politique énorme de l’administration Clinton qui voulait absolument qu’elle prête à la Russie. (...) Quant au FMI, notons-le, il a montré qu’il pouvait ne s’inquiéter en rien de la corruption et des risques qu’elle impliquait pour l’utilisation de l’argent du prêt. (...) Quand on mit le FMI face à la réalité - les milliards qu’il avait donnés (prêtés) à la Russie étaient réapparus sur des comptes en banque chypriotes et suisses quelques jours seulement après le prêt -, il prétendit que ce n’étaient pas ses dollars. (...) En prêtant à la Russie pour une cause perdue, le FMI a endetté les Russes encore davantage. Avec l’argent emprunté, qu’ont-ils obtenu de concret? Rien. Qui va payer les coûts de cette erreur? Pas les hauts fonctionnaires du FMI qui ont accordé le prêt. Pas les Etats-Unis qui ont fait pression pour le prêt. Pas les banquiers occidentaux ni les oligarques qui ont profité du prêt. Ce sera le contribuable russe.» 5 .

«Le Trésor et le FMI se sont ingérés dans la vie politique russe. En prenant si fermement parti pour ceux qui étaient aux commandes quand ce processus de privatisation corrompue a créé une inégalité colossale, les Etats-Unis, le FMI et la communauté internationale se sont associés de façon indélébile à des politiques qui, au mieux, ont favorisé les intérêts des riches aux dépens du Russe moyen.» 6. Joseph Stiglitz ajoute que la direction de la Banque mondiale lui a interdit de rencontrer l’inspecteur général de la Douma en visite à Washington pour dénoncer l’ampleur de la corruption. «A la Banque mondiale, on m’avait donné l’instruction de ne pas le rencontrer: on avait peur que nous soyons convaincus par ses propos.» 7.

La dette odieuse

Le dossier de la dette russe, comme celui des autres Etats issus de l’implosion de l’ex-bloc soviétique, est trop peu discuté sur la scène internationale, y compris au sein des mouvements progressistes des pays concernés. Et pourtant, la dette contractée par la Russie dans les circonstances décrites plus haut entre de toute évidence dans la catégorie des dettes odieuses. Cette dette n’a pas été contractée pour mener à bien des politiques respectueuses des intérêts des citoyens, au contraire. Par ailleurs, une grande partie des prêts ont été détournés au vu et au su des créanciers. Les créanciers –– FMI, Banque mondiale, membres du Club de Paris, créanciers privés – connaissaient les pratiques délictuelles, voire criminelles, des emprunteurs. Si les citoyens russes se dotaient à l’avenir d’un nouveau régime, ils seraient en droit de refuser de payer la dette odieuse contractée pour financer la transition. Ils seraient également en droit de refuser de payer la dette héritée de l’ancien régime bureaucratique dictatorial. Ce qui vient d’être dit est probablement valable également pour les autres Etats issus de l’ex-bloc soviétique.

Un avis favorable de la presse occidentale

Lorsqu’au cours de l’année 2003, la justice russe s’en est prise aux oligarques, la grande presse occidentale (les gouvernements occidentaux aussi mais plus discrètement) a réagi en demandant de la clémence à l’égard de ceux-ci. Non pas que ces médias considéraient que les oligarques étaient innocents, pas du tout. Ce qui était en jeu, c’était la pérennité des privatisations. Ces médias considèrent qu’il serait très dangereux de les remettre en cause même si Le Monde reconnaît que «Selon un sondage de l’institut Romir, 77% des Russes sont favorables à la révision des privatisations» 8. Marie-Pierre Subtil, correspondante du Monde à Moscou, a écrit plusieurs articles critiquant l’offensive de la justice russe «qui ouvre la porte à une révision des privatisations» , 9 contre les oligarques même si elle reconnaît qu’ils ont accumulé leur fortune sur l’escroquerie à grande échelle. Elle dit du principal oligarque visé, Mikhaïl Khodorkovski (né en 1963), patron de Ioukos 10, qu’il «n’est certes pas une oie blanche. Sa fortune - la plus grande de Russie, estimée à 7,2 milliards de dollars par le magazine Fortune - a été bâtie au milieu des années 1990, quand les plus ambitieux et les moins scrupuleux des Russes, ont acquis pour une bouchée de pain les biens de l’Etat au moment de leur privatisation» 11. Mais en même temps, la même journaliste dresse une liste d’initiatives positives de ce nouveau baron voleur parmi lesquelles la création d’une fondation philanthropique internationale qui compte Henry Kissinger parmi ses administrateurs.

Un autre oligarque mérite d’être mentionné. Il s’agit de Roman Abramovich (né en 1966). En 2003, il avait aussi des ennuis avec la justice russe. Il est le patron d’un empire qui comprend, entre autres, Sibneft, société pétrolière, RusAl, producteur d’aluminium, ICN Russia, entreprise pharmaceutique. En 2003, il a acheté le prestigieux club de football britannique Chelsea. La société holding qui lui permet d’être le propriétaire de cet empire a son siège dans la City de Londres. Pour échapper à la justice de son pays, Roman Abramovich s’est réfugié en 2003 en Grande-Bretagne où il a demandé l’asile politique. Selon le Financial Times, en 2003, il cherchait à vendre la plupart de ses actifs en Russie afin de placer le capital en lieu sûr. Le Financial Times écrit dans un édito que la Russie est une nouvelle fois à la croisée des chemins: ou bien consolider le capitalisme en amnistiant les oligarques qui ont commis des crimes économiques ce qui implique d’accepter une inégalité profonde ou bien faire une révolution. L’éditorialiste propose en se pinçant le nez d’opter pour le premier choix.

«A la racine du problème, nous trouvons les dérapages du processus de privatisation en Russie. En raison du chaos - et de l’injustice profonde - qui ont présidé au partage du butin, les dirigeants russes auront toujours une arme puissante pointée sur les capitalistes installés dans le pays. En fin de compte, il n’y a guère que deux façons de sortir de cette impasse: soit accorder une amnistie officielle, du moins pour les délits économiques des oligarques, soit s’emparer de leurs biens, c’est-à-dire soit accepter de criantes inégalités, soit entamer une nouvelle révolution. Aucune des deux options n’est satisfaisante. Mais comme ils ont essayé la seconde en 1917, les Russes pourraient bien estimer plus sage de s’accommoder cette fois-ci d’un pouvoir oligarchique détestable» 12.

Le FMI, la Banque mondiale, le Trésor des Etats-Unis et les créanciers privés sont tout à fait favorables au choix proposé par le Financial Times et autres ténors de la presse internationale: une amnistie les concernerait aussi car ils ont été directement impliqués dans les crimes économiques en tant que complices et en tant que bénéficiaires. Quant aux transnationales de la Triade, celles des Etats-Unis en premier lieu, elles sont candidates à acquérir une grande partie de Ioukos, de Sibneft et d’autres. Des offres précises ont été rendues publiques au cours de l’année 2003. Les oligarques qui sont propriétaires de Ioukos et de Sibneft ont répondu très favorablement: ils veulent avoir du cash pour le placer hors de la Russie. Enfin, le Trésor des Etats-Unis, le FMI et la Banque mondiale en concertation avec la direction de l’OMC préparent l’adhésion de la Russie à cette institution.

Eric Toussaint

CADTM*

* Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers-monde* pour plus d’infos: www.cadtm.org

6/7. ibidem, p. 226

  1. Le Monde, 23/07/2003

  2. Le Monde, 27-28/07/2003

  3. Ioukos est la principale entreprise pétrolière russe qui a annoncé la fusion avec Sibneft, autre pétrolier russe. La fusion pourrait faire de la nouvelle entité la quatrième société pétrolière mondiale. Une autre journaliste du Monde, Sophie Shihab, sous-titre ainsi son article du 6 août 2003: «Le groupe Ioukos, un des plus influents et des moins opaques (sic) du capitalisme à la russe, est la cible des attaques du parquet qui l’accuse de vol, meurtre et évasion fiscale. Vladimir Poutine joue sur la fibre populiste auprès d’une opinion qui réclame une révision des privatisations.»

  4. Le Monde, 27-28/07/2003

  5. traduit du Financial Times, 21/07/2003