SUISSE: Contre la folie nucléaire

de Hannes Lämmler membre du FCE-Suisse, 7 févr. 2018, publié à Archipel 266

A la mi-septembre 2017, le congrès de trois jours de l’organisation International Physicians to Prevent Nuclear War (IPPNW) s’est tenu à l’Université de Bâle; il portait sur les Droits humains, les générations futures et les crimes à l’ère nucléaire.En 2010, dans les mêmes salles de l’Université de Bâle, j’avais déjà rencontré ces critiques passionnés de l’énergie nucléaire. L’IPPNW a reçu le prix Nobel de la paix en 1986. Je me réjouis de rappeler notre coopération dans l’organisation de la Conférence internationale en 2012 sur les dangers de l’énergie nucléaire à Bamako, qui a conduit à l’échec du premier projet de mine d’uranium au Mali1.

Du 14 au 17 septembre 2017, le congrès de l’IPPNW de Bâle a été un événement très actuel et très instructif. En fait, le point de départ pour mettre fin à l’énergie nucléaire n’est pas si anecdotique: 122 Etats de l’ONU ont décidé de mettre les armes nucléaires au même niveau que les armes biologiques et chimiques et donc de les interdire2. En même temps, nous assistons à la faillite d’Areva, la plus grande société d’énergie nucléaire au monde, à la faillite de Palladin et de Cameco, deux autres grandes sociétés du secteur de l’uranium. Ceci nous donne l’espoir de la fin de l’énergie atomique, sans pourtant égayer les activistes au regard des gigantesques dommages causés par les crimes nucléaires ces dernières six décennies. La folie de l’armement nucléaire ne touche toutefois pas à sa fin, même si le prix Nobel de la paix 2017 a été attribué à l’organisation ICAN3, l’une des participantes à l’IPPNW, le stockage des déchets radioactifs restant une menace pour des centaines de générations à venir.
Prix pour un avenir sans nucléaire
Au Congrès des Physiciens contre la guerre nucléaire, je rencontre le Dr Hiromichi Umebayashi, un physicien japonais plutôt discret, qui abandonna en 1980 sa chaire au Tokyo Metropolitan Technical College et consacre depuis sa vie à la lutte contre les armes atomiques. A la suite de la guerre de Corée, jamais officiellement terminée, se dessinait au Japon l’ébauche d’un processus de paix en «3plus3». Le Japon, La Corée du Nord et la Corée du Sud devaient devenir une zone dénucléarisée en échange d’une garantie de non-agression de la part des puissances officielles voisines (Russie, Chine et USA). Les efforts d’Umebayashi jouissent d’un soutien fort – également parlementaire. Il décrit ses succès et difficultés. Une vie captivante mettant en lumière l’insuffisance et la partialité des informations relayées par les médias occidentaux. Il a reçu lors de la conférence, en récompense de son engagement, le prix Nuclear Free Future (Futur sans nucléaire).
Le Japon à Fukushima
L’IPPNW est une dame un peu «âgée mais pas inactive». Elle n’était pas inactive en 2010, quand je l’ai rencontrée. Un coup d’œil au programme de la manifestation bâloise et, surtout, à la page d’accueil bien documentée du congrès, indique son vaste champ d’action.
Nous avons appris que le risque de rayonnement ionique est du côté officiel largement sous-estimé et que les dangers pour la santé humaine d’une radiation en dessous d’un certain seuil n’est pas pour autant proportionnellement minimisé. Le gouvernement japonais ignore ces conclusions ainsi que les seuils limites et force une partie de la population à retourner dans les zones touchées de Fukushima. Deux jeunes avocates japonaises, Miki Sekine et Natsuko Nakase, ont évoqué leur lutte pour les droits des victimes de Fukushima et des procès relatifs à la preuve de la double responsabilité de l’Etat japonais d’une part et de Tepco4, l’entreprise en charge de la gestion des centrales de Fukushima d’autre part.
Emilie Gaillard, professeur de droit à Caen en France et connue pour sa participation active à la préparation du Tribunal international de Monsanto, s’est fait l’écho de ses collègues japonaises, en soulignant la possibilité d’invoquer le paragraphe 97 de la Constitution japonaise, qui mentionne expressément la protection des générations futures. Il pourrait être appliqué dans les procès en cours. Dans plusieurs interventions, elle a mentionné l’urgence d’inclure l’infraction pénale d’écocide et le droit exécutoire des générations futures dans une extension du Statut de Rome, base juridique de la Cour pénale internationale.
Un lobby bien payé
Le Japon n’est pas le seul à agir de manière irresponsable à l’égard de la criminalité nucléaire. L’Europe le fait aussi – et ce depuis longtemps. Les partisans de l’arme et de l’énergie atomique sont financés depuis le début par des subventions étatiques. Il est tout à fait surprenant qu’un pays tel que l’Autriche, qui s’est abstenue de produire de l’énergie nucléaire depuis 1978 grâce à un référendum concernant la centrale nucléaire de Zwentendorf, finance chaque année le lobby Euratom à hauteur de 70 millions d’euros. Heinz Stocker de la Plateforme Salzburg contre les dangers de l’énergie atomique5, par ailleurs extrêmement bien documentée et publiant un journal captivant pour ses membres, rappelle qu’Euratom fête en 2017 – sans gêne et sans heurts – ses 60 ans. Chaque Etat de l’Union européenne doit, même ceux qui ne possèdent pas de centrale nucléaire, faire partie de cette organisation de lobby et mettre chaque année des fonds à sa disposition; fonds qui seront naturellement utilisés pour promouvoir l’énergie atomique. Les victimes de la contamination nucléaire suite aux essais et aux accidents de réacteurs s’en ressentent d’autant plus méprisés.
Des essais nucléaires dévastateurs
Desmond Doulatram de Micronésie (île de l’océan Pacifique occidental) a signalé 67 essais nucléaires américains sur les îles Marshall. La population des Iles Marshall, d’un peu plus de 50.000 personnes, vit sur plus de 1000 îles et atolls. Elle se bat contre le réchauffement climatique et l’élévation du niveau de la mer qui y est associée et exige réparation des Etats-Unis pour les dommages et la contamination radioactive permanente et leurs conséquences désastreuses sur la santé, causées par les essais nucléaires.
Jean-Pierre Collin a résumé les conséquences des essais nucléaires français à Mururoa et à Eker (Algérie). Sa contribution contient des documents controversés qui ont été tenus secrets par le gouvernement français pendant de nombreuses années. Presque toutes les interventions se trouvent dans le programme du congrès sur Internet. Les organisateurs ont rassemblé ici une documentation exemplaire qui peut maintenant être consultée par tous ceux qui n’ont pas pu assister à la conférence.
Celui qui se défend vit dangereusement
Günter Wippel du Réseau Uranium avait préparé une série de diapositives informatives sur l’extraction d’uranium en Afrique. Après la conférence de Bamako en 2012, l’IPPNW a organisé une rencontre internationale avec des ONG tanzaniennes dans la capitale Dodoma et à Dar es Salam en 2013. Lorsque nous avons visité les réserves minières d’uranium en Tanzanie, notre guide Anthony a été arrêté par les forces de police. Malgré les centaines de participants à la conférence internationale, Anthony Lyamunda a été libéré seulement après que le célèbre avocat et parlementaire Tundu Lissu eut énergiquement rappelé au chef de la police locale quelques fondements et principes de l’Etat de droit. Tundu Lissu, président du barreau tanzanien et critique de l’industrie minière aurait dû prendre la parole au congrès de Bâle. Cependant, quatre jours avant la conférence, il a été grièvement blessé par balle par des inconnus, et a été hospitalisé à Nairobi (Kenya). Archipel publiera de plus amples informations sur cette affaire une fois les faits plus clairement établis.
Le complexe militaro-industriel
A l’issue de ces trois jours, Helen Caldicott, médecin australienne de renom, a résumé l’histoire de la politique agressive des Etats-Unis. L’examen historique de Caldicott illustre la continuité des menaces américaine exprimées par Donald Trump, qui a annoncé lors de sa comparution à l’Assemblée générale des Nations unies qu’il détruirait la Corée du Nord si le «Rocketman» (Kim Jong-Un, le plus haut dirigeant de la Corée du Nord) ne devait pas reculer. Evidemment, l’agenda politique de Trump est aussi déterminé par le complexe militaro-industriel – l’Etat Profond. Les mises en garde d’Eisenhower ont été soulignées à deux reprises lors de la conférence de Bâle. L’ancien général et président américain Dwight Eisenhower adressait à ses successeurs et au peuple américain, à la fin de sa présidence en 1961 (!): «Nous nous devons, en tant que gouvernements, de nous protéger des influences illégitimes du complexe militaro-industriel, qu’elles soient voulues ou non. Le danger de la croissance funeste d’un pouvoir malvenu existe et perdurera. Nous nous devons de refuser que le poids de ces alliances mettent en péril nos libertés et nos processus démocratiques.»
Hommages
La remise du prix Nuclear Free Future a été accompagnée d’une rétrospective sur les 40 dernières années de la résistance suisse. Habituellement, le prix est décerné à une personne en raison de ses actions mais cette année ce sont 26 acteurs infatigables de la lutte suisse contre le nucléaire qui furent récompensés. Les membres d’Incomindios6 Helena Nyberg et Kaspar Schuler étaient à l’initiative de cet hommage et amenèrent une dimansion spectaculaire avec une mise en scène digne des plus grands scénarios, pleine d’anecdotes et de citations relatives à la diversité de la lutte sociale. La cérémonie de remise des prix a été accompagnée par le chanteur de la tribu indienne des Arapaho-Hopi, l’auteur-compositeur-interprète Mitch Walking Elk. L’événement aurait mérité une foule nombreuse.

Les Suisses du Nuclear Free Future Award 2017
Le prix est attribué collectivement aux infatigables: Marcos Buser, Dani Costantino, Michel Fernex, Mira Frauenfelder, Iris Frei, Stefan Füglister, Eva Geel, Niculin Gianotti, Heini Glauser, Jürg Joss, Roland Meyer, Ursula Nakamura, Stefan Ograbek, Georg Pankow, Heidi Portmann, Anne-Cécile Reimann, Philippe de Rougemont, Leo Scherer, Egon Schneebeli, Peter Scholer, Martin Walter, Walter Wildi; à titre posthume Jürg Aerni, Konradin Kreuzer, Chaim Nissim et Rainer Weibel.

  1. <www.plage.at/>
  2. Depuis 1974, l’organisation suisse de lutte pour les Droits humains Incomindios s’engage pour les droits des peuples indigènes du monde entier, avec un point d’honneur pour l’Amérique du Nord, Centrale et du Sud. Depuis 2003, Incomindios porte le statut de conseiller à l’ONU (Ecosoc).