UKRAINE: Extrême droite, le retour. Deuxième partie

12 avr. 2005, publié à Archipel 126

L’article suivant a été rédigé d’après un entretien sur les ondes de Radio Zinzine avec Jean-Marie Chauvier * , journaliste belge et spécialistes de l’ex-URSS, au lendemain du scrutin qui a vu la victoire de Iouchtchenko. Dans cette deuxième partie, JMC nous parle de l’histoire de l’extrême droite en Ukraine et de son influence retrouvée

C’est une longue histoire, très concentrée dans une région, la Galicie, qui était polonaise et dans l’Empire Austro-Hongrois, jusqu’en 1939 et au pacte germano-soviétique, puis à la soviétisation de cette région.

La Galicie se présente comme le réservoir de la langue, des traditions et se trouve être le bastion du nationalisme radical, un nationalisme qui s’est fait les dents contre la domination polonaise, puis contre la domination russe soviétique, et qui s’est organisé au travers de l’OUN, l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens, fondée en 1929, dont les inspirations idéologiques sont non seulement fascistes, mais nazies. L’OUN a connu des divisions au moment de l’occupation allemande. Son projet était la création d’un Etat indépendant ukrainien, sous protectorat allemand. Il y avait eu des promesses d’un dirigeant nazi, Ozenberg, très orienté vers ce type de politique, à savoir diviser pour régner, c’est-à-dire faire éclater l’Union Soviétique en soutenant les différents nationalismes et en leur promettant des Etats indépendants; lorsque la guerre a commencé, il est apparu rapidement que tels n’étaient pas les objectifs de Hitler et de Himmler. Ce qu’ils visaient, c’était la colonisation, et dans certains cas l’extermination d’une partie des populations qui résistaient. A ce moment-là, il y a eu une division dans l’OUN, entre ceux qui collaboraient très activement à l’occupation nazie – ceux qui s’engageaient dans la SS Galicia – et ceux qui s’engageaient dans l’OPA, l’armée d’insurrection et se réclamaient de Stepan Bandera, le chef radical de l’OUN qui avait été enfermé à Saxen Hausen par les Allemands en raison de son indépendantisme. C’est une histoire très particulière à l’ouest de l’Ukraine et en particulier à la Galicie et il faudrait donc cesser de parler de nationalisme ukrainien; il s’agit d’un nationalisme ouest-ukrainien, d’un nationalisme galicien.

Une kyrielle d’organisations

Il faut différencier l’influence qu’exercent les petits groupes de celle de leurs idées. Les petits groupes sont principalement le Congrès national ukrainien (Una Unso). Unso, c’est la milice paramilitaire qui accompagne ce parti et qui s’est battue sur différents fronts, en Tchétchénie, en Géorgie, en Croatie, etc. Il y a le Parti Social National, qui vient de changer de nom et qui s’appelle désormais le Parti de la Liberté et dont l’emblème est une croix gammée stylisée. Une partie de ces groupements d’extrême droite fasciste et néo-nazie soutiennent la «Révolution Orange», avec des tensions avec Iouchtchenko. L’un de leurs leaders faisait partie de groupe parlementaire de Iouchtchenko et en a été exclu en juillet après avoir lancé un appel à «débarrasser l’Ukraine des Moscali et des Kicke» , noms insultants utilisés pour les Moscovites et les Juifs. On peut imaginer qu’à la suite de telles déclarations, Iouchtchenko a été soumis à de fortes pressions; vous imaginez bien que Georges Soros n’est pas très d’accord avec ce genre de choses et que ça n’est pas très présentable à l’Occident.

Ces groupes sont présents dans les groupes parlementaires, dans le Bloc de Ioulia Timochenko, celle qu’on surnomme«la pasionaria de la Révolution Orange» et qui dirige le Bloc Patrie, un bloc plutôt nationaliste. Ils sont présents, mais ils ne sont pas très influents. Par contre ce qui est influent, c’est cette idéologie nationaliste radicale. Il y a un élément important pour comprendre l’évolution idéologique et politique de l’Ukraine de ces dernières années: l’OUN, qui était implantée en Galicie, a massivement émigré vers le Canada, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne en 1944, avec le reflux des armées allemandes. La plupart des combattants de la SS de Galicie, par exemple, 10.000 combattants, ont été transférés en bloc en Grande-Bretagne. La diaspora américaine et canadienne a donc été constituée pour l’essentiel par les anciens de cette organisation de nationalistes ukrainiens d’orientation fasciste; il s’agit d’un fait historique, et elle avait plusieurs millions de membres. Lorsque l’Union Soviétique s’est effondrée, certains de ces gens, ou leurs héritiers, sont revenus, avec des moyens financiers, des fondations, des publications, etc. Alors, il y a eu une espèce de partage des tâches en Ukraine, la vieille nomenklatura au pouvoir, très conservatrice et qui n’avait finalement aucune idéologie, a laissé aux nationalistes le domaine des idées, l’édition, les manuels d’Histoire, les journaux, ce qui permet à ce monde-là, héritier du nationalisme radical mais rallié à la démocratie occidentale, d’influencer considérablement les médias, l’idéologie et une réécriture de l’Histoire qui se fait massivement selon les canons nationalistes. Cela correspond assez bien au besoin, éprouvé dans tous les nouveaux Etats indépendants, de se reconstruire une identité nationale, avec une histoire propre, une mythologie nationale, etc. Dans les pays baltes, au Kazakhstan, au Tatarstan, chacun dans chaque pays cherche des éléments d’identification dans l’Histoire, dans la religion, et c’est aussi ce qui est en train de se passer en Ukraine.

Politiquement je ne crois pas que cette extrême droite ait beaucoup d’avenir, sauf si la situation devait se dégrader – on a vu ça en Croatie, en Serbie – mais globalement, la lame de fond dans la jeunesse de l’ouest ukrainien est une lame de fond occidentaliste attirée par la démocratie, les libertés, la consommation à l’occidentale, et ne correspond pas aux vieilles badernes nationalistes. J’ajouterai que cette aspiration occidentaliste existe également chez la jeunesse de l’est ukrainien qui est certes russophone, philorusse, mais comme cette vague de fond existe dans la jeunesse russe également, le clivage entre pro-Russes et anti-Russes est pour le moins caricatural.

L’assassinat du journaliste Gongadse

Cet assassinat a joué un rôle très important. Il avait provoqué un choc émotionnel majeur, à l’origine d’un premier rassemblement contre le pouvoir, Léonid Koutchma à l’époque: une mobilisation qui avait rassemblé toutes les couches de l’opinion ukrainienne, tant à l’Est qu’à l’Ouest. Dans ces manifestations, il n’y avait pas seulement les libéraux nationalistes de l’Ouest mais aussi les communistes de l’Est. On ne parle jamais de ces communistes, mais il s’agit du premier groupe parlementaire, du parti politique le plus influent à l’Est, alors qu’il n’a quasiment plus aucune influence à l’Ouest. Le parti communiste de Simonienko est aujourd’hui politiquement tout à fait marginalisé parce qu’il n’a pas réussi à prendre position dans le conflit: il est à la fois contre le régime Koutchma qui a porté de rudes coups aux communistes dans l’Est, mais n’est évidemment pas favorable au basculement dans l’Otan euro-atlantique que promet Iouchtchenko. Il est donc pris entre deux feux et n’a pas réussi à formuler une position claire, à la différence d’un autre parti de gauche issu du communisme ukrainien, le parti socialiste de Valentin Moros qui lui s’est rallié à Iouchtchenko.

L’alliance de Iouchtchenko, «Notre Ukraine», se compose donc d’une aile démocratique occidentaliste, d’une aile nationaliste, et aussi d’une aile socialiste.

Et dans les régions?

Il nous manque beaucoup d’informations sur la situation sociale et l’état d’esprit dans les différentes régions, pas seulement en Transcarpatie, en Galicie ou à Kiev, mais aussi à l’Est, ou dans le sud comme à Saporoje – c’est la région où s’est développé autrefois le mouvement anarchiste de Makhno. Il faudrait voir aussi ce qui se passe exactement du côté d’Odessa, c’est encore une région et une mentalité tout à fait différentes, les rives de la Mer Noire, l’Ukraine méridionale, et puis il y a encore la Crimée qui est différente, la seule région d’Ukraine à ce jour à bénéficier du statut d’autonomie et qui a une histoire très particulière. C’était autrefois un khana tatare, musulman, puis elle a fait partie de la Russie, les Tatares ont été déportés par Staline en 1944 en même temps que d’autres peuples, punis comme on disait. Par la suite, Khrouchtchev, qui était d’origine ukrainienne, a transféré la Crimée de la Fédération de Russie à l’Ukraine. Les Ukrainiens tiennent à conserver la Crimée. Par contre, quand l’Union Soviétique s’est disloquée, les russophones, les Russes même, ont dit «puisqu’il n’y a plus d’Union Soviétique, on retourne en Russie, on ne va pas rester en Ukraine» . On a vu un début de crise très sérieuse entre la Russie et l’Ukraine, surmontée grâce à l’octroi de l’autonomie.

Ceci nous ramène à un des problèmes futur de l’Ukraine: un Etat unitariste, prétendument centralisé – je dis prétendument parce que c’est un Etat très faible – alors que toutes les conditions sont réunies pour un Etat fédéral. Les nationalistes purs et durs sont évidemment opposés à toute fédéralisation mais je crois que si on ne va pas vers une fédéralisation, on risque davantage l’éclatement.

Entretien réalisé par

Radio Zinzine

le 29 décembre 2004

* Il a publié une double page dans le numéro de janvier du Monde Diplomatique intitulée: «Un bouleversement géopolitique, les multiples pièces de l’échiquier ukrainien» **

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