Le 12 avril, le peuple hongrois s’est exprimé lors d’un scrutin souvent qualifié de «paroxysme de la démocratie» – un scrutin où la chute du Fidesz[1] semblait d’emblée impossible. Un vaste mouvement, composé en partie de très jeunes gens, a pourtant rendu cela possible.
Au cours des seize années où Orbán a été au pouvoir, il a mis en place quelque chose qu’il est difficile de nommer sans sembler dramatique, mais c’est exactement cela: un système dans lequel les gens travaillaient pour lui, et non l’inverse. Un système dans lequel les jeunes, des gens comme moi, ne pouvaient pas imaginer allumer la télévision publique et croire ne serait-ce qu’un mot de ce qui y était dit. Ma famille a éteint la télévision une bonne fois pour toutes en 2008, car il n’y avait tout simplement plus rien qui valait la peine d’être regardé – et je sais que c’était le symptôme de quelque chose de bien plus grave qu’une simple chaîne publique en déclin.
J’ai grandi en ne pouvant imaginer qu’il ne m’incombait pas personnellement de soutenir de ma propre poche chaque initiative citoyenne, chaque agence de presse indépendante dont la survie me tenait à cœur, et chaque sans-abri que je croisait dans la rue – car je savais que notre système les avait déjà abandonné·es, bien avant que j’aie eu l’occasion de leur venir en aide.
C’est ce que ce régime a perfectionné: une atmosphère où un forint hongrois ne valait rien, à moins qu’il ne serve le pouvoir en place, où chacun·e vivait d’année en année uniquement dans son petit coin, craintif, peiné·e, sans oser croire que ce qu’iel construisait lui appartenait réellement. J’ai vu ce qui arrivait à l’Université des arts du théâtre et du cinéma, où mes ami·es ont occupé le bâtiment pendant des mois, tandis que ma mère leur apportait à manger et que chaque jour, des inconnu·es venaient manifester leur solidarité à l’extérieur – et pourtant, nous avons regardé l’«homme fort» tout démanteler pièce par pièce, parce que nous avions été conditionné·es à croire que le fait de trouver quelque chose d’incroyablement injuste n’empêchait pas que cela se produise. Entre-temps, presque toutes les universités ont été intégrées dans des fondations gérées par l’État, ce qui les a privées de leur indépendance en matière de recherche, de leur concurrence in-terne et de la majeure partie de leurs ambitions intellectuelles sérieuses. Il y a toujours eu des moments qui semblaient être des exceptions: des manifestations si importantes et si puissantes qu’on était persuadé que, cette fois-ci, les choses seraient différentes. Mais ça ne l’était jamais. Des années de soulèvement, de slogans, d’affichage, pour finalement revenir à une situation inchangée et ne pouvoir diriger sa colère nulle part ailleurs que vers son propre entourage et vers soi-même.
L’autre choix
C’est pourquoi ce que Tisza[2] a mis en place est vraiment différent. Pour la première fois depuis le retour au pouvoir d’Orbán, un parti d’opposition n’a pas commencé par rallier les voix des citadin·nes déjà politisé·es, qui avaient de toute façon toujours voté contre le Fidesz. Non, les membres de Tisza se sont d’abord rendu·es à la campagne. Iels ont dépensé chaque forint récolté grâce à des dons privés – pas d’argent du parti, ni d’ONG étrangères –, iels sont allés de village en village et se sont assis·es avec des gens dont le droit à une participation politique avait été discrètement volé – par des années de propagande ciblée, à la télévision nationale, à la radio nationale et sur les immenses affiches au bord des routes qui bordent les autoroutes entre ces mêmes villages. Il y avait cette fameuse vidéo, tournée par les médias indépendants après la victoire écrasante du Fidesz en 2022, quelque part dans une petite ville, où l’on demandait à une femme pourquoi elle avait voté ainsi, et elle répondait: «N’est-ce pas ce que nous devrions faire?» Elle n’avait jamais entendu parler d’autres partis ou candidat·es que le Fidesz et Orbán, et ce n’était pas un cas isolé.
C’est exactement de cela qu’il s’agit. Et c’est exactement pour cette raison que Tisza n’a pas été invité une seule fois dans les médias nationaux avant le 13 avril.
Nous avions tout planifié pour la journée, comme nous le faisons toujours le jour du scrutin. Lors des dernières élections, nous nous étions toujours réuni·es pour ce que tout le monde appelle une «fête des résultats», même s’il est bien exagéré de parler de fête, car la soirée électorale était toujours le moment le plus déprimant de l’année. Malgré tout, nous y participions tous et toutes. Chaque groupe politique en organisait une, chaque cercle d’ami·es aussi, et ce jour-là, avec une élection aussi explosive, aussi particulière, cela semblait encore plus nécessaire que d’habitude. Mais avant d’en arriver là, il fallait d’abord passer la journée, et la ville ne ressemblait en rien à un dimanche ordinaire. Budapest était animée d’une manière très particulière – une animation calme, nerveuse, déterminée – tout le monde se dirigeait vers les bureaux de vote, tout le monde portait en soi la même tension.
Le scrutin lui-même s’est déroulé sans heurts, du moins là où nous étions. L’organisation était bonne, chez nous ça a été rapide, ce qui était surprenant quand on sait que notre circonscription – celle où Peter Magyar se présentait lui-même pour un siège – a enregistré un taux de participa-tion de 85%. D’autres n’ont pas eu cette chance. Dans tout le pays, et en particulier devant les ambassades hongroises à l’étranger, les gens ont fait la queue pendant des heures. L’image de ces files d’attente en disait long sur ce que cette journée représentait pour les gens.
Ce qui était également présent ce jour-là, bien que de manière moins visible, c’était le travail des observateur/trices électoraux bénévoles – des personnes qui s’étaient organisées dans le cadre d’une initiative liée à Tisza afin d’être présentes sur le terrain dans les zones rurales, où l’achat de voix par le Fidesz était depuis des années un secret de polichinelle.
Avant le 12 avril, un documentaire intitulé «The Price of a Vote» – disponible sur YouTube avec des sous-titres en anglais – avait été diffusé, rendant impossible de fermer les yeux sur cette réalité: des élu·es locaux/cales qui faisaient pression sur les personnes les plus vulnérables, non seu-lement avec de l’argent, mais aussi avec de l’alcool, de la drogue et la menace de perdre l’accès aux médicaments. Le reportage dresse le portrait d’un régime qui, lorsqu’il est à court d’idées, se maintient en s’assurant que les personnes les plus désespérées croient qu’elles n’ont pas le choix. Les bénévoles ont passé la journée du scrutin dans ces mêmes villages, observant, documentant, aidant. Cet engagement citoyen était fascinant. Et tout porte à croire que cela a fonctionné: le Fidesz a perdu des voix dans des endroits où ce parti avait toujours pu compter sur son électorat.
Notre réunion était bien organisée. Quelqu’un avait concocté un quiz – cinq manches couvrant les seize années de règne du Fidesz. Des questions telles que: «Combien a coûté le fameux sentier dans la cime des arbres, le Lombkoronasétány, au-dessus du lac Balaton?». C’était devenu le symbole tristement célèbre du gaspillage des deniers publics par ce gouvernement. «Nommez les cinq enfants d’Orbán», et ainsi de suite. Nous étions assis·es là, répondant à des questions sur des scandales dont nous avions été témoins, et nous riions de cette manière si particulière, épuisée, comme on rit des choses qui nous mettent en même temps profondément en colère.
À la fin du cinquième tour (nous avons terminé troisièmes sur six équipes), les premiers résul-tats étaient tombés: 3 % des voix avaient été dépouillées, avec une légère avance pour le Fidesz. Et c’est ainsi qu’un silence très familier s’est installé dans la pièce. Le même silence que lors de toutes les autres soirées électorales précédentes. Le même sentiment oppressant d’être des idiot·es parce que nous avions espéré; d’être encore tombé·es dans le piège; que les «armes» que le Fidesz savait toujours brandir au dernier moment étaient déjà à l’œuvre: des électeur/trices supplémentaires surgissant soudainement de nulle part; des résultats qui avaient basculé dans certains en-droits et que personne ne pouvait vraiment expliquer. Nous connaissions ce sentiment. Nous l’avions pratiqué pendant des années.
La nuit du tournant
Puis, alors qu’environ 10 % des voix avaient été dépouillées, Tisza prenait une nette avance! Et à partir de ce moment-là, plus rien ne pouvait l’arrêter. Sur l’un de nos écrans, on regardait Partizán, la chaîne de télévision indépendante: le présentateur arborait un sourire que rien au monde n’aurait pu effacer. Sur l’autre écran, il y avait M1, la chaîne nationale, où les présentateur/trices avaient visiblement du mal à trouver les mots pour décrire ce qu’iels voyaient. Nous savions déjà – non, nous n’espérions pas, nous savions – qu’une majorité des deux tiers était une réalité. Les instituts de sondage l’avaient prédit depuis des semaines, et personne n’avait osé les croire. Mais ils avaient tout à fait raison.
Vers 21 h 30, Tisza avait atteint 133 sièges confirmés au Parlement, le seuil de la majorité absolue, puis l’événement le plus extraordinaire s’est produit: en direct, le présentateur a annoncé que Viktor Orbán avait personnellement appelé son adversaire Peter Magyar pour le féliciter. C’est à ce moment-là que la réalité s’est imposée. Car quand Orbán dit que c’est fini, c’est fini – et quoi que cela puisse dire de l’état de notre démocratie, à ce moment-là, c’était la seule confir-mation qui semblait réelle. Il fallait qu’il nous le dise lui-même.
Nous avons ouvert toutes les bouteilles de champagne d’un seul coup et avons chanté tous les hymnes révolutionnaires nationaux au moins quatre fois, puis vingt autres fois au cours de la nuit. Puis le discours d’Orbán, dans lequel il reconnaissait sa défaite, a été diffusé, et nous l’avons vu debout sur un podium, entouré de son cercle le plus proche, dont tous les membres avaient l’air d’écoliers penauds dans le bureau du directeur. Presque tous, sauf un: Peter Szijjártó – notre ministre des Affaires étrangères sortant, l’un des visages les plus connus du régime – était introuvable. Il n’est réapparu que douze heures plus tard, lorsqu’il a été surpris en train de déchiqueter des documents au ministère des Affaires étrangères.
Nous nous sommes précipité·es dans les rues. Jamais de ma vie je n’avais ressenti une telle solidarité avec des inconnu·es – toute une ville qui n’avait besoin ni d’explications ni de justifications, juste ce même sentiment qui s’exprimait au même moment. Des gens embrassaient des gens qu’ils n’avaient jamais vus auparavant. Tou·tes scandaient «Orbán takarodj» (Orbán, va-t’en) et d’autres slogans criés depuis des années, mais qui prenaient enfin leur véritable sens. Les voitures klaxonnaient, les gens se tenaient sur les toits ouvrants, se penchaient par les fenêtres, pleuraient et riaient, et les deux à la fois. Nous nous sommes rendu·es à la fête électorale de la Tisza, où des dizaines de milliers de personnes s’étaient rassemblées, et nous avons écouté le discours de Magyar (qui était trop long) et qui, en réalité, n’avait aucune importance – car il n’a jamais été question de lui. Il s’agissait ici d’être enfin libéré·es d’Orbán. L’explosion d’émotions dans les rues montrait, mieux que n’importe quelle analyse ne saurait le faire, à quel point ce que le Fidesz avait mis en place était éloigné de tout ce qui ressemblait, même de loin, à une démocratie. Dans une démocratie saine, les gens ne pleurent pas dans les bras des autres à cause d’un résultat élec-toral, peu importe qui gagne. Le fait que nous l’ayons fait – que nous ayons dû le faire – est la preuve la plus évidente de ce qui nous avait été enlevé et de ce que signifiait le fait de regagner quelque chose.
Des femmes et des Roms au Parlement
La première chose que Magyar a faite après sa victoire a été de tenir une conférence de presse de trois heures – ouverte aux médias nationaux et internationaux, au cours de laquelle il a répondu à toutes les questions. Ce simple geste en disait déjà plus long que n’importe quelle déclaration politique. À l’inverse, aucun politicien du Fidesz ne s’est jamais présenté ces dernières années devant des médias que le parti ne contrôlait pas, et n’a jamais répondu à une question qui n’avait pas été approuvée au préalable. Et les premières questions de cette conférence de presse ont été posées par les médias indépendants (Partizán et Telex, qui ont tous deux publié d’excellents articles en anglais) – ceux-là mêmes qui n’ont survécu à toute l’ère Orbán que grâce à leurs abonnements, qui étaient exclus des briefings officiels du gouvernement et qui rendaient compte de l’actualité depuis la marge. Je ne vais pas prétendre que cela ne m’a pas ému aux larmes.
On est encore en train d’analyser ce qui est ressorti de ces trois heures, mais les grandes lignes se dessinent peu à peu – et certaines choses sont, après tout ce qui s’est passé, vraiment difficiles à croire. Pour la première fois dans l’histoire du Parlement hongrois, quatre personnalités poli-tiques roms siégeront au Parlement. Cela vaut à lui seul la peine de s’arrêter un instant sur ce point. 46 des député·és du groupe parlementaire Tisza sont des femmes, et il y aura à la fois une ministre des Affaires étrangères et une ministre de l’Éducation – ce qui, après des décennies d’un gouvernement qui considérait la politique comme un domaine exclusivement masculin et ethniquement pur hongrois, n’est pas une mince affaire. De plus, le principe selon lequel chacun peut aimer qui il veut devient une évidence. Ce ne sont plus des positions radicales en Europe, mais ici, elles sont perçues différemment. Ici, elles donnent l’impression d’être des fenêtres qui s’ouvrent dans une pièce longtemps restée fermée. Et une politique énergétique visant à s’affranchir de la dépendance vis-à-vis de la Russie va être mise en œuvre.
Le financement de l’UE sera rétabli, la santé étant la priorité absolue – dont l’urgence est évi-dente pour quiconque a eu recours à un hôpital hongrois au cours des dix dernières années. La reprise immédiate de l’aide à l’Ukraine est à l’ordre du jour, tout comme une restructuration com-plète des ministères, ce qui implique l’annulation des fusions, et la réintroduction d’institutions indépendantes, dotées de personnes qui savent réellement ce qu’elles font, plutôt que de celles qui connaissent les «bonnes» personnes. Il est prévu de limiter le mandat du Premier ministre à deux mandats, avec effet rétroactif, ce qui exclut une fois pour toutes le retour d’Orbán. Et plutôt que de régler des comptes politiques, l’objectif déclaré est de reconstruire un système judiciaire ca-pable de demander des comptes aux individus selon ses propres critères indépendants. Cela inclut le retour au sein du Parquet européen et de la Cour pénale internationale (CPI), ainsi que l’introduction d’un impôt sur la plus-value, qui permettrait enfin de se poser certaines questions évidentes sur l’origine de certaines fortunes. Tout cela ne constitue pas un programme révolutionnaire. Personne ne promet de tout démolir pour repartir de zéro. Il s’agit plutôt d’une correction – résolue, claire et attendue depuis long-temps. Un «programme de bon sens», comme Magyar l’a lui-même qualifié, qui vise à réparer l’État plutôt qu’à le remplacer. Les mois à venir nous diront si cela suffira et si les personnes qui en sont à l’origine tiendront leurs promesses. Changement de système ou réajustement Il y a pourtant déjà des éléments qui méritent d’être suivis de près. Sur la question de l’immigration, la position de Magyar s’inscrit jusqu’à présent parfaitement dans le courant dominant européen prudent: mesurée, réfléchie et pas vraiment progressiste. Cette attitude ne déroge pas à la norme actuelle sur le continent; on peut donc difficilement la qualifier de trahison. Mais pour tou·tes celles et ceux qui espéraient que ce moment marquerait le début d’une ère plus ouverte et davantage axée sur les valeurs, cela peut sembler limiter d’emblée l’ampleur que prendra réellement ce nouveau départ. Rien de tout cela n’annule le mandat. Rien de tout cela n’annule ce qui s’est passé le soir des élections. Mais cela nous rappelle qu’il ne s’agit pas d’une rupture nette: c’est un réajustement, mené par des personnes qui restent à désigner, dans un pays dont les institutions ont été sapées pendant seize ans. La direction semble claire. La question de savoir si les détails tiendront la route – si les personnes qui en sont à l’origine tiendront la route – est celle qui déterminera ce que deviendra réellement ce moment. Au cours des prochaines semaines, l’ensemble du cabinet pren-dra forme. Nous saurons alors ce qui a été promis et ce que cela signifiait. Ce qui me revient sans cesse à l’esprit, c’est ceci: Tisza était le seul moyen de déloger le Fidesz de sa position confortablement répugnante, et cela n’avait rien à voir avec le fait que Magyar soit la bonne personne pour diriger le pays. Il semble le comprendre – pour l’instant. J’espère sincè-rement qu’il ne l’oubliera jamais. Ce que j’espère après ce Rendszerváltás – le changement de système, comme nous l’appelons –, c’est que nous aurons enfin la marge de manœuvre nécessaire pour construire quelque chose de plus diversifié. Un véritable paysage politique offrant de réels choix. Peut-être même un véritable parti de gauche qui parvienne à entrer au Parlement. Car pour l’instant, une fois la poussière re-tombée, nous voyons trois partis occuper tous les sièges: un parti d’extrême droite, un parti de droite et un nouveau parti qui se qualifie de centriste et auquel nous voulons croire. Ce n’est pas encore la démocratie souhaitée, mais cela pourrait en être le début. Alors, voyons ce que les prochains mois nous réservent. Zita Bathory Étudiante en écologie humaine Budapest
- Le Fidesz est un parti politique hongrois d’extrême droite, national-conservateur et populiste dirigé par Viktor Orbán.
- Tisza, acronyme de Respect et liberté, est un parti politique hongrois créé en 2020, s’identifiant en 2021 en tant que «formation sans idéologie qui mène une politique intermé-diaire en tant que parti de centre-droit». Son président est Péter Magyar.



