USA: Une opposition croissante contre les centres de rétention de l’ICE

de Lukas Hermsmeier, New York, 15 juil. 2026, publié à Archipel 360

Le gouvernement Trump souhaite transformer, à l’échelle nationale, des entrepôts en centres de rétention pour migrant·es afin de renforcer le dispositif d’expulsion. Mais dans de nombreux endroits, les habitant·es s’y opposent – et ce, avec un succès croissant[1]. Reportage sur place.

L’entrepôt est situé un peu à l’écart de l’autoroute 46, dans une zone boisée. Une petite route y mène: deux virages, puis on aperçoit le bâtiment blanc qui s’étend sur des centaines de mètres. Mais avant même de pouvoir s’approcher, une voiture sort du parking et vient à notre rencontre; il s’agit manifestement du service de sécurité. L’homme au volant nous fait comprendre par des gestes de la main que nous n’avons rien à faire ici. «Private property», crie-t-il à plusieurs reprises par la fenêtre ouverte en montrant un panneau indiquant: propriété privée, accès interdit.

Sauf que ce bâtiment n’est justement pas une propriété privée. L’entrepôt situé à la périphérie de Roxbury, dans le New Jersey, appartient à l’État. En février, le ministère américain de la Sécurité intérieure a versé 129 millions de dollars au promoteur immobilier Dalfen Industrial, qui était jusqu’alors propriétaire du bâtiment en association avec la banque d’investissement Goldman Sachs. L’agence chargée des expulsions, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), qui dépend du ministère, prévoit désormais d’y installer un centre de détention pour les migrant·es interpellé·es et arrêté·es sans titre de séjour. Jusqu’à 1500 personnes devraient y être détenues simultanément à l’avenir, avant d’être transférées vers un autre centre de détention, puis finalement expulsées.

Comme Prime, mais avec des êtres humains

Le centre de détention du New Jersey s’inscrit dans le cadre d’une opération de plus grande envergure: le gouvernement de Donald Trump renforce son dispositif d’expulsion dans plusieurs régions du pays. L’ICE a déjà acheté au moins onze entrepôts, pour environ un milliard de dollars. Certaines de ces installations sont destinées à accueillir plus de 10.000 détenu·es, soit deux fois plus que la population carcérale actuelle de la plus grande prison du pays. Au total, environ 80.000 nouvelles places devraient voir le jour; l’ICE dispose de 37 milliards supplémentaires à cette fin. «Nous devons gérer cela comme une entreprise», a déclaré l’année dernière Todd Lyons, directeur de l’ICE. Le site de vente en ligne Amazon Prime servirait de modèle en matière d’efficacité et de rapidité. «Comme Prime, mais avec des êtres humains», voilà comment le processus d’expulsion devrait se dérouler à l’avenir, selon M. Lyons. La misanthropie n’est même pas dissimulée dans le langage utilisé.

L’extension des centres de détention n’a d’ailleurs pas grand-chose à voir avec l’État de droit. L’acquisition des bâtiments se fait sans consultation du Congrès américain, des parlements régionaux ni des autorités locales. On se demande pourquoi le ministère de la Sécurité intérieure paie des sommes bien supérieures à la valeur du marché. L’ICE ne semble pas non plus se soucier de savoir si les sites envisagés disposent d’infrastructures d’approvisionnement adéquates. Les experts mettent en garde contre une surcharge des réseaux d’eau potable, d’assainissement et de transport, en particulier dans les régions rurales. D’une certaine manière, la mention de «propriété privée» à Roxbury s’avère donc pertinente: l’État agit comme une entreprise qui cherche à échapper à toute surveillance par des manœuvres détournées. À l’abri des regards du public, un réseau de camps de détention est en train de voir le jour. Dans de nombreux endroits, la population insiste toutefois pour avoir son mot à dire. C’est notamment le cas dans le New Jersey, où un mouvement de protestation contre le camp de Roxbury s’est récemment formé.

Une foule hétéroclite lors des manifestations

Un mardi matin de la mi-mai, une centaine de personnes se sont rassemblées devant un palais de justice à Newark, la plus grande ville de l’État, pour manifester. Beaucoup brandissaient des pancartes faites maison portant des slogans tels que «Abolissons l’ICE» ou «Non aux camps de concentration». C’était un mélange hétéroclite de personnes, jeunes et moins jeunes, des syndicalistes côtoyant des défenseur·euses de l’environnement et des militant·es autochtones.

La manifestation était organisée à l’occasion d’une audience judiciaire qui devait se tenir quelques heures plus tard. L’État du New Jersey et la commune de Roxbury ont en effet intenté une action en justice contre le ministère de la Sécurité intérieure. Iels invoquent la loi nationale sur la protection de l’environnement (National Environmental Protection Act), une loi pionnière de 1970 selon laquelle les projets de construction de cette envergure ne peuvent être menés à bien sans études d’impact environnemental préalables.

L’une des premières oratrices de la manifestation est Ann Mauro, une femme de 59 ans à la peau pâle, aux cheveux roux et vêtue d’une robe grise. Il faut certes tenir compte des conséquences pour la nature, dit-elle, mais le problème est bien plus vaste. «L’ICE a clairement indiqué qui elle vise, et ce ne sont pas des gens qui me ressemblent», s’est exclamée Mme Mauro. «Nous avons le devoir de nous y opposer.»

Mauro vit à Roxbury et, comme tous les autres habitant·es, elle a appris les projets du gouvernement par un article de journal en décembre. L’article citait Roxbury parmi les 23 sites que l’ICE envisageait de transformer en centres de détention. En l’espace de quelques jours, plusieurs riverain·es se sont mobilisé·es, raconte Mauro. Des associations régionales ont été contactées, des manifestations organisées, des pétitions en ligne lancées. Aujourd’hui encore, les riverain·es affluent à chaque réunion du conseil municipal pour faire part de leurs inquiétudes. La présence permanente de l’ICE instaure un climat de peur, met en garde Mauro. «Je n’entre dans aucun magasin ni restaurant s’il y a des agents de l’ICE.»

Le plus petit dénominateur commun

Roxbury n’est pas le genre d’endroit où l’on s’attend à une résistance progressiste. 57 % des électeur/trices sont inscrits au Parti républicain. Au sein du conseil municipal, composé de sept membres, il n’y a pas un seul démocrate. En réalité, pour la plupart des responsables politiques locaux, ce n’est pas l’orientation politique qui est critiquable, mais la pression exercée sur les infrastructures. Lorsque le conseil municipal a réagi en février à la pression de la population et adopté une résolution contre le projet, les raisons invoquées étaient le manque de transparence, la pénurie d’eau potable et les capacités limitées en matière d’assainissement. Ce point de vue n’est pas rare non plus parmi les riverain·es. L’ICE fait en fait du bon travail, disent certains, mais pas ici, s’il vous plaît. Quand Mauro entend ce genre de propos, elle essaie de les contrer avec des arguments. Elle souligne alors que presque tout le monde aux États-Unis a une histoire d’immigration et cite des statistiques montrant que les migrant·es commettent relativement peu d’infractions pénales. «J’ai sans doute réussi à faire changer d’avis quelques personnes grâce à cela.»

Lors du rassemblement devant le palais de justice, l’opposition à l’ICE est le dénominateur commun. Les gens viennent d’horizons politiques variés; une sorte de coalition arc-en-ciel de gauche libérale s’est formée ici. Des syndicalistes côtoient des écologistes et des militant·es autochtones. Dans un coin, trois personnes âgées, militantes au sein de l’organisation progressiste Indivisible[2]. Dans un autre coin, un petit groupe de socialistes. Au milieu, William Angus s’affaire, vêtu d’un gilet de sécurité jaune et brandissant un grand drapeau américain.

Âgé de 55 ans, Angus est le fondateur de la No ICE North Jersey Alliance, nom donné à la coalition opposée au centre de rétention de Roxbury. Il a pris un jour de congé spécialement pour cette manifestation. «Me battre contre le gouvernement, ça ne figurait sur aucune de mes cartes de bingo pour 2026»[3], déclare Angus. Mais Roxbury, où il a longtemps vécu, lui tient tout simplement à cœur. Et les «camps de concentration» n’ont pas leur place aux États-Unis.

Des conditions mortelles pour les migrant·es

Alors que certains manifestant·es invoquent un argument patriotique contre l’ICE, d’autres soulignent la continuité de la politique anti-immigration américaine. «Notre combat dure depuis des décennies», déclare Li Adorno, originaire du Mexique, qui milite pour les droits des migrant·es au sein du groupe Movimiento Cosecha[4]. Le camp de Roxbury serait déjà le troisième dans le New Jersey, précise cet homme de 32 ans.

Le système migratoire américain repose depuis longtemps sur le cloisonnement et l’exploitation. Les ouvrier·es agricoles, les aides-soignant·es et les cuisinier·es sans papiers font tourner l’économie – tout en ayant à tout moment un pied en prison. La frontière avec le Mexique a été de plus en plus fermée au cours des dernières décennies, entraînant la mort de milliers de personnes qui tentaient de migrer. Les deux grands partis sont responsables de ce statu quo.

Depuis le retour de Trump à la Maison Blanche, la fureur nativiste s’est déchaînée. Les effectifs de l’ICE sont passés d’environ 10.000 à plus de 22.000, notamment grâce à un assouplissement des normes de formation. Environ 1000 personnes sont actuellement arrêtées en moyenne chaque jour. L’objectif fixé par la hiérarchie est de 3000. Selon une nouvelle étude de la Brookings Institution, plus de 100.000 enfants ont été séparés de leurs parents depuis l’entrée en fonction de Trump. Les migrant·es sont particulièrement menacé·es dans les régions dirigées par les Républicains. Le nombre d’accords de coopération entre l’ICE et les services de police locaux est passé de 135 à plus de 1800 depuis janvier 2025.

Dans les camps de l’ICE déjà existants, les soins médicaux sont souvent si déplorables que les maladies se propagent. Depuis janvier 2025, au moins 46 migrant·es sont décédé·es en détention. Les rapports faisant état de violations des droits humains, y compris d’abus sexuels, sont innombrables. Il faut s’attendre à ce que les conditions sanitaires dans les entrepôts soient au moins aussi désastreuses.

«On a gagné!» – pour l’instant Une chose donne toutefois de l’espoir: l’expansion d’ICE se heurte à une résistance. Et dans certains endroits, celle-ci porte déjà ses fruits. À Kansas City, par exemple, la plus grande ville du Missouri, l’entreprise Platform Ventures a réagi à la pression locale et a décidé de ne pas vendre un de ses entrepôt à ICE. Dans le comté de Hanover (Virginie) également, l’opposition publique a poussé le groupe canadien Jim Pattison Developments à renoncer à un accord envisagé avec ICE. Dans ce cas précis, le fait qu’une campagne de boycott contre l’entreprise se soit formée au Canada a joué un rôle déterminant.

Dans la petite ville de Byhalia, dans le Mississippi, c’est en revanche le gouvernement lui-même qui a retiré son projet à la suite de manifestations. Là, le sénateur républicain américain s’était adressé dans une lettre à la ministre de la Sécurité intérieure Kristi Noem, désormais démissionnaire, en l’avertissant que le village serait dépassé par un centre de détention. Mais même là où les achats ont déjà été finalisés, les gens ne baissent pas les bras. En Géorgie, le directeur municipal de Social Circle, une localité de 5000 habitant·es, a coupé l’alimentation en eau d’un entrepôt après avoir appris que l’ICE comptait en faire un camp pouvant accueillir plus de 10.000 détenu·es.

Les mouvements locaux sont liés entre eux, explique David Broderick. Cet avocat à la retraite fait partie depuis un an de la coalition anti-ICE du New Jersey. Selon lui, des centaines de militant·es de tout le pays restent en contact via des groupes de discussion sur Signal. La bataille juridique contre le centre de détention de Roxbury est elle aussi le fruit d’un réseau supra régional. Le bureau du procureur général du New Jersey s’est inspiré, pour son action en justice, d’une af-faire similaire dans le Maryland, où un tribunal a contraint en avril le gouvernement à mener une étude sur les éventuelles conséquences environnementales d’un centre de détention de l’ICE.

C’est Broderick qui, peu avant midi, prend le micro devant le tribunal de Newark et annonce une surprise: l’audience prévue est annulée, car le gouvernement Trump accepte la demande d’une étude d’impact environnemental. «Nous avons gagné», s’exclame-t-il sous les acclamations des manifestant·es. Mais cette joie n’est-elle pas prématurée? Le projet est retardé d’au moins plusieurs mois, précise Broderick plus tard. Il espère que l’étude aboutira à exclure définitivement la création d’un centre de détention.

Dans ce cas, l’ICE serait au moins vaincu à Roxbury.

Lukas Hermsmeier*

  • Lukas Hermsmeier, qui nous a aimablement autorisé·es à publier son article, vit à New York depuis 2014 où il travaille comme journaliste indépendant pour divers médias tels que Die Zeit (Allemagne), l’hebdomadaire WOZ (Suisse) et The New York Times (États-Unis). Il s’intéresse principalement à la politique américaine, aux mouvements sociaux et aux syndicats. Son livre Uprising - Amerikas neue Linke (Soulèvement - La nouvelle gauche américaine) a paru en 2022 aux éditions Klett-Cotta. Cet article a été publié sous le titre «Migrationspolitik in den USA: Nester des Widerstands» (Politique migratoire aux États-Unis: des foyers de résistance) dans la WOZ, no 22, le 28 mai 2026.
  1. Voir aussi «USA / MINNEAPOLIS: Auto-défense populaire contre ICE» de Margaret Killjoy, avril 2026, Archipel 357.
  2. Leur moto «Nous nous mobilisons contre ce régime, véritable cirque fasciste, de la seule manière qui fonctionne vraiment: grâce à des communautés de citoyen·nes engagé·es sur le terrain, animées par des bénévoles.» https://indivisible.org/.
  3. C’est une façon de dire qu’un événement ou une situation ne figurait pas sur la liste de ce à quoi quelqu’un·e s’attendait. L’expression a commencé à se répandre sur internet pendant la pandémie.
  4. Un réseau composé de responsables de la communauté immigrée, de familles et de travail-leur·euses qui mènent des campagnes locales et nationales. Partout dans le pays, iels organisent leurs communautés pour les mobiliser dans la rue et lutter pour une protection permanente pour tous les immigré·es sans papiers.https://www.lahuelga.com/#landing.