DOSSIER EST - SERBIE : La Serbie de mal en pis

de Božidar Jakšiæ, Belgrad *Artikel vom 21. Mai 2012, 5 nov. 2012, publié à Archipel 208

Les Serbes ont élu un nouveau gouvernement, un nouveau parlement et un nouveau président. Les résultats des élections ont été rendus publics, on peut donc maintenant fournir une réponse impartiale à deux questions de base, mais cruciales, récurrentes pendant la totalité de la période électorale: quelles étaient les promesses électorales et quel choix l’électorat a-t-il fait?1

Les programmes électoraux contenaient toutes sortes de choses, majoritairement des promesses irréalisables tirées d’un riche répertoire populiste – le comportement politique dominant en Serbie puisqu’il est imbattable lorsque vient le temps des promesses irréalistes, qui n’engagent à rien mais sont pourvoyeuses de gains politiques à court terme. Servies à un électorat crédule, habitué à être dupé, les promesses se transforment vite en une efficace propagande. Alors adviennent les rumeurs et les prises de becs dignes d’un champ de foire, largement assaisonnées de petits et de grands mensonges ainsi que d’accusations de bas étage. Quelques pures vérités réussissent quand même à passer à travers ce désordre démagogique. Les élections ont été marquées par la grande réticence de l’élite sociale serbe à aborder les questions posées par les crises économiques mondiales majeures, auxquelles les décideurs serbes n’ont toujours pas apporté de réponses satisfaisantes et en sont visiblement loin. L’élite a manifesté à la fois son attirance et son refus de participer à un monde élargi, rappelant ainsi les élections dans plusieurs pays européens dans les années 1930. Ni la politique étrangère, ni le Kosovo n’ont été sujets à débats politiques sérieux, si tant est que des débats ont eu lieu. En ce qui concerne le Kosovo, cela aurait pu constituer un aspect positif des élections depuis que la vie y est devenue insupportable, écrasée sous le poids d’une rhétorique nationaliste exacerbée. Le sujet principal, le bas niveau de vie, a été réduit à un bruit de fond autour de la création de quelques nouveaux emplois basée sur un bouquet dérisoire de promesses infondées.
Les listes électorales ont manifestement été allongées au maximum. Comparés aux récents graphiques de population, les enfants et les jeunes sont en minorité absolue en Serbie – une authentique rareté. Cette anomalie démographique semble pourtant n’avoir troublé aucun des partis politiques. Il fut un temps où le nombre de voix exprimées importait, car il n’y avait rien à choisir parmi les listes de candidats uniques. S’il a été important d’élire quelqu’un, le nombre d’électeurs à avoir rempli leur devoir civique semble dérisoire. Après tout, si la Serbie n’est pas préoccupée par l’importance de la bonne direction de l’Etat, il s’ensuit qu’elle n’est pas plus préoccupée par l’importance d’une tenue convenable des listes électorales et de leur fonction dans la structure démocratique de la société.
Petit retour en arrière
La précédente période politique en Serbie a déterminé les alternatives offertes aux électeurs. Après les changements politiques de 2000, les membres de l’étatique escadron de la mort avaient assassiné le premier ministre légitime, pendant qu’un parti nationaliste dur (le Parti démocratique serbe) défendait le droit des membres de cette escouade de continuer à répandre le chaos dans Belgrade et dans toute la Serbie. Certains de ses responsables demeurent impunis, aucune purge n’ayant été effectuée, alors que désormais un regroupement politique légèrement modifié dérivé de l’ancien régime (le Parti socialiste serbe) est devenu un partenaire crédible et tient l’essentiel de la répression entre ses mains. Ainsi, le loup a gagné le droit de garder les moutons et il n’est pas surprenant qu’aucun des assassinats qui ont été ordonnés et commis n’ait obtenu leur épilogue logique à la cour de justice. Permettre aux membres d’un régime déjà discrédité d’avoir entre les mains un système répressif complet était une manière certaine de permettre à l’ancien parti de trouver une seconde jeunesse. Le Parti démocratique, affaibli par la perte d’une figure majeure et influencé par les conseils d’anciennes et de nouvelles éminences grises, aurait pu s’aviser que le jour de rendre des comptes allait advenir.
Les partis en présence
Un autre petit groupe politique possédant des intérêts directs dans le secteur financier (G17+) a endossé le rôle de la chèvre en charge du chou financier. S’étant lui-même gavé de ce chou, il a pu se retirer du gouvernement avant qu’il ne tombe et a alors régalé l’électorat en prétendant qu’il avait amené de gros investisseurs étrangers en Serbie, comme s’ils étaient des ours savants au bout d’une chaîne, tout en prétendant que cela n’avait rien à voir avec le gouvernement.
Deux des candidats ont fait une campagne électorale inhabituelle et pittoresque.
Le Parti libéral démocratique (PLD) a adopté Vuk Draškovic, l’initiateur de la renaissance Tchetnik2, maintenant une force politique dépassée, et s’est également assuré le soutien d’un petit nombre d’électeurs ayant conservé une certaine foi dans le libéralisme et la démocratie. L’impact négatif du PLD n’a pas été retenu dans le plaidoyer offert par quelques éminentes personnalités lors des débats télévisés.
Tomislav Nikolic, le fondateur du Parti progressiste serbe (PPS) a, lui, adopté un chemin différent de celui du président du PLD Cedo Jovanovic. Nikolic a commodément oublié ce «bon vieux temps» où il coopérait avec Miloševic, alors que son ancien patron était vice-Premier ministre et que son actuel associé le plus proche était le ministre de l’Information. Il y a un certain temps déjà qu’il ne s’est plus vanté de sa participation à la guerre en Slovénie, ni de son titre de «voïvode Tchetnik»3. Il a répudié son ancien chef et retiré son t-shirt à l’effigie de Šešelj avec lequel il paradait dans les parlements serbe et européen. Il a blanchi ce t-shirt autant en Europe qu’aux Etats-Unis, même s’il paraît douteux qu’il y ait volontairement oublié quelques taches et qu’il ne soit pas clair sur ce qu’il entend faire maintenant à la tête de l’Etat, alors qu’il est toujours interdit de séjour en Croatie, son plus proche voisin et partenaire économique naturel. Il serait intéressant de savoir si Nikolic a remplacé la sonnerie de son portable par l’hymne national russe. Il a retourné sa veste et fondé son propre parti, attirant ceux qui en avaient assez d’attendre et assez des discussions oiseuses à propos de qui allait être mis sous les verrous une fois qu’ils seraient arrivés au pouvoir, détail qui leur avait auparavant échappé. Grâce à un travail colossal, il a réussi à gagner une majorité au parlement pour le PPS, même s’il a commencé par se plaindre à propos d’élections truquées. Quiconque en Serbie n’est pas encore complètement hypnotisé pourrait demander: qui alors a truqué les élections? Personne n’en est à ce questionnement – la Serbie est encore trop éloignée de la démocratie pour que des élections truquées soient considérées comme un problème.
Une tradition autoritaire
Pendant longtemps, la Serbie a eu le malheur d’avoir des partis et une vie politiques dominés par le principe du Führer, c’est-à-dire des partis politiques identifiables uniquement par leur chef. Le manteau politique de Vojislav Šešelj est devenu vacant après le départ de Nikolic pour la droite radicale, un des bons points émergeant des développements politiques des dernières années, culminant maintenant avec ces élections.
Un gouvernement de type autoritaire est profondément ancré dans l’histoire politique de la Serbie. Ce qui est encourageant à ce jour est que Nikolic est un politicien dépassé et que c’est pour lui une victoire à la Pyrrhus. Je soupçonne qu’il ne fera pas trop de dommages, mais inversement, il n’amènera rien de bon aux citoyens serbes. Il est certain qu’il regarde les défis comme étant derrière lui. Hormis le fait d’être devenu chef de l’Etat, il a quelques autres raisons de se réjouir. Son entourage, avide de pouvoir, d’argent et de gloire sera le boulet qui coulera toutes ses intentions de faire quelque chose d’utile. Longtemps sous le joug d’un état d’esprit négatif, privé de toute capacité de communication avec des gens ayant des convictions divergentes des siennes, il dilapidera bientôt le capital de sa victoire. Dans une société à la longue histoire de traditions autoritaires, Nikolic n’a ni l’autorité ni la solidité nécessaire pour s’imposer lui-même comme un dirigeant inspirant le respect – en supposant que la Serbie ait besoin d’un chef. Il est trop accablé par le bagage accumulé au cours de ses divagations politiques pour être apte à soutenir toute action politique sérieuse. Il ne peut atteindre un résultat positif même au travers d’un renouvellement du style politique de Miloševic, mariage de convenance entre ses valeurs conservatrices, déguisées en valeurs progressistes, et les socialistes nationaux qui souhaitent jouir des privilèges d’être au gouvernement et oublier le rôle qu’ils ont joué dans la tragédie des Balkans. A l’inverse, on ne saura jamais clairement qui a saccagé l’alliance politique Nikolic-Dacic mais, comme toujours, la facture définitive sera payée par les citoyens.
Un voïvode Tchetnik
Aussi choquante pour les citoyens serbes et quelques analystes européens que puisse être l’ascension de l’ancien vice-premier ministre et d’un voïvode Tchetnik, on ne devrait pas aboutir à un scénario du style des années 1930 en Europe. Il est vrai que Nikolic a jadis été le directeur d’un cimetière à Kragujevac, mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’il transforme la Serbie en cimetière désordonné. Les circonstances historiques ont changé à un point tel que, durant son mandat, Nikolic ne pourra réaliser que des choses qu’il n’avait pas planifiées de mener à terme, et il ne pourra que rêver de choses qu’il souhaiterait mener à terme. Son élection n’inquiétera pas les grands pays européens outre mesure. Pour eux, la Serbie est un problème de deuxième, sinon de troisième ordre. Ce sera déjà assez pour la Serbie de ne pas causer de nouveaux conflits dans la région et de ne pas répandre de sang. Peut-être quelqu’un a-t-il déjà suggéré tout ceci à Nikolic, qui semble avoir assez d’expérience politique pour prendre ce conseil au sérieux.
Si Nikolic doit célébrer sa victoire avec prudence, Boris Tadic n’a aucune raison de se lamenter de sa défaite. Il a été responsable de l’Etat durant huit ans et cette défaite lui permet d’esquiver toute analogie facile avec Poutine. S’il y avait eu plus d’imagination politique au sein de son parti, on aurait trouvé un autre candidat. Mais le problème était là depuis le début. D’abord, Tadic a rapidement perdu sa ligne en début de campagne, brûlé par trop de machinations politiques dans lesquelles trop de camps ont pris part, et souffrant du poids de l’autorité de son père biologique (Ljubomir Tadic) et du «père de la nation» (Dobrica Cosic), deux de ceux qui l’ont encombré de conseils douteux et poussé vers des politiques conservatrices. Il n’a pas été aidé par ses propagandistes qui semblent avoir interprété leurs tâches politiques comme s’ils étaient en train d’applaudir à une partie de basket-ball ou un concert de rock. Ça a été particulièrement évident lors de sa catastrophique campagne électorale. Son entourage l’a entraîné là où il n’aurait pas dû perdre de temps, et l’a détourné d’actions qui auraient pu rehausser son profil. Durant son mandat, un certain nombre de ses proches collaborateurs ont montré trop d’impatience dans leurs efforts d’exploiter leur position au gouvernement afin de servir leurs intérêts personnels. Par exemple un jeune arriviste qui, à répétition, a causé un tort considérable aux intérêts régionaux de la Serbie veut maintenant à toute force devenir président de l’Assemblée générale de l’ONU, provoquant des réactions négatives dans l’UE, cependant censément bien disposée envers la Serbie.
Les leçons de l'Histoire
Pour certains de ses associés, Tadic était trop docile et conciliateur, et cela, entre autres, a nui à son souhait, sans doute sincère, d’être le président de tous les citoyens serbes. Les protestations des travailleurs, qui ont été spoliés à travers les processus de privatisation, et les voix de personnes avisées telles Verica Barac, la présidente du Conseil de lutte contre la corruption, n’ont pu pénétrer les murs de son cabinet. La dépendance de son parti aux «gros sous» l’a rendu très vulnérable. Dans Leçon sur la philosophie de l’Histoire, Hegel fait remarqué que l’expérience nous a enseigné que «les nations et les gouvernements n’ont jamais rien appris de l’Histoire». Toutefois, en dépit de Hegel, il aurait été heureux que Tadic ait pu tirer quelques leçons de l’expérience de la défaite. Sa défaite n’est pas plus définitive que n’est permanente la victoire de Nikolic. Les résultats des élections sont maintenant connus, mais savoir s’ils étaient espérés ou attendus est une autre question. Les résultats ont été façonnés par les vagues de la crise économique générale et par l’incapacité de l’élite serbe à trouver quelques réponses rationnelles à ces défis.
Les vainqueurs n’ont pas de raison de se réjouir, ni les vaincus de regrets à avoir. De même, certains électeurs n’ont rien à célébrer. Ils n’ont pas voté pour «l’horreur sans fin» comme certains l’avaient mis en avant. Au contraire, ils vont continuer à s’occuper de leurs affaires, luttant pour survivre alors que des analystes au regard vide vont continuer à leur laver le cerveau à travers la télévision, la radio et les journaux quotidiens. Jusqu’aux prochaines élections.
Bozidar Jaksic

  1. L’article date du 21 mai 2012.
  2. Terme désignant généralement l’Armée yougoslave de la patrie. Après la Seconde Guerre mondiale, les Tchetniks ont été, dans leur globalité, considérés comme des traîtres par le régime communiste de Tito.
  3. Un voïvode est le commandant d’une région militaire.