COMMENTAIRE: Populisme, où es-tu?

07.05.2010, Veröffentlicht in Archipel 141

Les anciens étaient familiers de ces espèces de «bottins» de l’extrême droite où des experts d’extrême gauche fichaient et suivaient à la trace les espèces fascistoïdes. Le genre a évolué. On voit paraître, ces dernières années, des ouvrages sur «les extrémismes». Une vieille rengaine. Mais «un nouveau concept» comme on dit des restos branchés.

De fait, encore mal aguerri. La cible demeure pour l’essentiel (par inertie?) l’extrême droite. Tout au plus voit-on signaler, dans un pays mais pas dans l’autre, des groupes «extrémistes» de gauche (communistes, trotskistes, «pro-soviétiques») «rouges-bruns» (communisto-nazis) ou islamistes. Curieusement, ces ouvrages ne mentionnent pas d’extrême sionistes (genre Betar) ni d’ultra-libéraux. Ces derniers, «thérapeutes de choc», sont peut-être signalés dans la littérature médicale.

Mais ce qui fait tendance aujourd’hui, c’est l’étiquette «populiste». Un concept nettement plus large. Et à géométrie très variable.

Tel ouvrage sur «Extrême droite et national-populisme en Europe de l’Ouest» brosse le tableau d’une mouvance qu’il est certes difficile de cerner par une définition globalisante. Il s’agit, en gros, de partis et de mouvements qui militent contre la démocratie et pour la discrimination des immigrés. Le tableau est édifiant, remarquablement documenté. Ses auteurs, dont Pierre Blaise et Patrick Moreau, les maîtres d’œuvre, ont travaillé sous l’égide du prestigieux Centre de Recherche et d’Information Socio-Politique (CRISP) de Bruxelles. Les vedettes de la scène étudiée sont le NDP allemand, le FPÖ autrichien, le Vlaams Blok (aujourd’hui Vlaams Belang) en Belgique, le FN français, l’UDC suisse, l’Alliance nationale et la Ligue du Nord en Italie. Mais l’intérêt de l’ouvrage est aussi dans les approches transversales, où s’affichent des domaines moins fréquentés: la scène skinhead, l’ésotérisme, la Nouvelle Droite, la nébuleuse d’Internet. C’est là qu’on débusque les liens entre ultra-gauche et négationnisme, l’existence même d’un «nazisme de gauche» qui, selon P. Moreau, bat «campagne anti-américaine, anti-impérialiste, anti-sioniste» à connotations antisémites, de concert avec des sites islamistes. Un exemple est celui des «révolutionnaires européens» du Belge Jean Thiriart, instigateurs de «comités Irak» aussi bruyants (sur Internet) que peu visibles sur le terrain. Nous pouvons confirmer: l’un des émules de cette mouvance, en liaison avec la Nouvelle Droite, est un autre Belge, Robert Steuckers, instigateur de rencontres avec le Parti Communiste de la Fédération de Russie de Guennadi Ziouganov, un ex-stalinien converti au nationalisme chauvin et antisémite – est-ce d’ailleurs «une conversion»? Exploit remarquable de cette prise de contact: la publication dans un journal national-communiste russe d’une interview de feu Léon Degrelle, ancien chef SS de la «Légion Wallonie». Il fallait le faire, dans un pays, l’URSS, qui a payé la guerre avec l’Allemagne nazie de 26 millions de vies humains et dans un journal se réclamant des «glorieuses traditions» de la résistance et de la victoire de 1945! Il est vrai que des idéologues nationalistes russes ont eux-mêmes mis le holà à ce flirt avec les nazis.

De la découverte de ces liaisons dangereuses à l’amalgame abusif, genre «communisme égale nazisme» , il y a un pas, très mode, mais que ce livre ne franchit pas. Mais, de manière allusive, l’auteur évoque les «convergences fortes (de la Nouvelle Droite) avec la gauche altermondialiste» . C’est le thème favori de Pierre-André Taguieff, qui est cité. Celui-ci, qui fait autorité dans la post-gauche et parmi les journalistes de Paris est précisément l’auteur d’un ouvrage idéologiquement très engagé, qui nous permet de prendre le «concept» à bras-le-corps.

Le «retour DU populisme» ou la bible des amalgames

Qu’est-ce que «le populisme» selon Taguieff? Comment détecter la maladie qui guette aussi bien les lepénistes que les altermondialistes? Les symptômes sont les suivants: rejet de la politique, de l’immigration, xénophobie, sentiment d’insécurité, demande d’autoritarisme, hostilité à l’Europe et à la mondialisation, anti-élitisme, anti-libéralisme. Sur base d’un diagnostic aussi clair, on n’est pas surpris de retrouver en quarantaine pestiférée, pêle-mêle, ATTAC et José Bové, la LCR et le PCF, des anarchistes… sans oublier Milosevic, Poutine, Lukachenko, Chavez. Vous suivez bien? Saddam Hussein a échappé à la liste noire, où l’on ne risque pas de voir figurer Bush, Olmert ou Sarkozy, qui ne sont en effet ni autoritaires, ni xénophobes ou en demande de sécurité. Ni certes antilibéraux ou antiélitistes, nous voilà rassurés.

Il serait injuste de ne pas remarquer les nuances qui s’expriment, d’un auteur à l’autre de ce pamphlet.

Pascal Perrineau voit dans les «extrémismes» l’expression de la «difficulté d’assumer» une politique désenchantée, modeste et surtout «moderne». Il faut apprendre à renoncer aux utopies. Rien de tel que l’extrême modération.

Hans-Georg Betz relève qu’un Jörg Haider, philo-nazi et anti-système, est néanmoins néolibéral – un trait assurément nouveau dans la tradition fasciste ou qui, plus exactement, nous fait découvrir un néonazisme soft aux parfums de modernité.

Avis aux anachroniques qui s’attendent à voir défiler au pas de l’oie, le bras levé, de nouvelles légions SS: on ne repassera pas le film de la veille! Nous aurons droit à un néofascisme post-industriel voire post-moderne, avec pas de danse «érotique», paillettes et flonflons comme sur la «Uno».

Remarques analogues de Ilvo Diamanti pour la «Ligue du Nord» et «Forza Italia» de Berlusconi. On ne reprochera pas à ce dernier d’être antilibéral ou hostile à l’Europe et à la mondialisation. Le «populisme», dans son cas, serait plutôt synonyme de vulgaire démagogie.

En Pologne, où le populisme national-catholique issu de «Solidarnosc» est sympathiquement anticommuniste mais malheureusement aussi anti-européen et antimoderniste, Paul Zawadski voit les traces du «populisme diffus» de l’ancien régime (communiste) et des déceptions du libéralisme. Car il y a des déceptions, n’est-ce pas!

Alexandra Goujon, connue pour son engagement en faveur de la «révolution orange» ukrainienne et de l’opposition biélorusse, saisit le cas du régime Lukachenko au Belarus comme illustration exacerbée de l’autoritarisme post-soviétique, qu’elle nomme «sultanisme».

Marc Lazar, spécialiste français du communisme, rappelle l’ouvriérisme et le nationalisme du PCF, avant de cibler le «néopopulisme» des maoïstes, de Lutte Ouvrière et de la LCR car tous diabolisent la mondialisation, dans l’attente messianique d’un «mouvement social» qui nous referait le coup du «Grand Soir».

Parmi les malfaisances du populisme, Guy Hermet épingle l’illusion de la démocratie directe, opposée à la Démocratie représentative. Anars et «basistes» ne sont pas oubliés.

En un mot comme en cent, voici livrée la bible d’un anti-populisme fourre-tout, servant à stigmatiser tout ce qui résiste au capitalisme et à sa mondialisation. Une bible qui a déjà ses pieux et nombreux disciples dans les médias. Ajoutons qu’en Belgique, la «Marche blanche» de 1996, réaction populaire spontanée à des meurtres d’enfants et à l’incurie de la justice et des polices, a été qualifiée de «populiste». Sans doute parce qu’elle véhiculait un discours de rejet des institutions, des partis, des élites, de «l’injustice sociale» qui risquait de déstabiliser l’Etat.

Retour SUR le populisme Mais finalement, de quoi parle-t-on? En tant que concept, l’ «extrême droite» a l’avantage de n’être pas trop élastique. Classiquement, on entend par là des idéologies et des mouvements fondés sur le dogme de l’inégalité des hommes, des nations et parfois des «races», un genre où se sont illustrés fascisme et nazisme, à l’opposé des traditions marxiste et libertaire, mais pas nécessairement du libéralisme, qui a souvent professé une sorte de darwinisme social. C’est pourquoi on peut rencontrer un Augusto Pinochet à la fois bien enraciné dans le conservatisme traditionaliste et parfaitement voué à la «révolution» des Chicago boys.

Le concept d’ «extrémisme» a, pour sa part, une qualité surtout polémique, pour les démocrates libéraux: celle de condamner tout ce qui s’écarte de leur «juste milieu».

Il ne peut procéder que d’amalgames abusifs, à moins de considérer que la violence «extrême» de rue et le recours aux cocktails Molotov définissent le contenu d’un mouvement politique. Certains font de même avec cet autre bazar sémantique qu’est «le terrorisme».

Quant au «populisme», il a été servi à de multiples sauces et demeure des plus inappropriés à cerner avec précision l’un ou l’autre phénomène politique. A moins de le situer dans l’espace et le temps avec un minimum de rigueur. Historiquement, au XIXème, les narodniki , ou populistes russes, se sont définis comme tels vu qu’ils s’appuyaient sur «le peuple» paysan pour renverser le tsarisme. C’est un mouvement qui a réellement existé, se situant aux origines de la révolution russe de 1917… et ne lui survivant pas.

Au XXème siècle, on a accolé l’étiquette «populiste» sur des mouvements qui, rejetant les notions de classes et de lutte des classes, prétendaient unir le peuple pour réaliser «la Justice». (Le justicialisme de Juan Peron en Argentine). Des passerelles ont été jetées entre ce genre de mouvements et ceux qui, professant l’anticapitalisme «national» (à l’opposé de l’Internationale) ou le «solidarisme» (la solidarité nationale des classes) se sont approchés des corporatismes. Ceux-ci n’étaient pas des «collectivismes» mais une réconciliation des patrons et des ouvriers autour de l’entreprise, dans le respect de la propriété privée et l’observance des devoirs supérieurs envers la nation édictés par le parti unique. Tel était le modèle social promu par les fascistes et les nazis, ainsi que d’autres régimes réactionnaires, tels le franquisme en Espagne et le salazarisme au Portugal 1. Les «nationaux-bolchéviks», un courant allemand des années vingt qui prétendait réconcilier «la nation» et la révolution sociale a pu nourrir une certaine «gauche nazie» à la rhétorique anticapitaliste, avant qu’Adolf Hitler ne dissipe toute illusion à ce propos, dès avant la prise de pouvoir en janvier 1933. Un courant homonyme sinon identique – le parti national-bolchévique d’Edouard Limonov a récemment fait surface en Russie, alliant nationalisme radical et anticapitalisme. Non sans flirter avec l’opposition… libérale à Poutine! La Russie est un pays de paradoxe et côté confusion, on y bat tous les records.

Le parti nazi lui-même, qui n’appartenait ni au mouvement ouvrier ni à la tradition socialiste, ne s’est-il pas intitulé «national, socialiste et ouvrier»? Cette confusion nazie est prise à la lettre aujourd’hui par des idéologues libéraux, en Russie, soucieux d’établir l’identité «ouvrière et socialiste» ainsi que «collectiviste» des «systèmes totalitaires» fasciste et communiste. Mais c’est un autre débat…

La très nette ligne de démarcation entre les pseudo-socialismes et la gauche social-démocrate et communiste se résumait à ceci: les premiers dénonçaient «les riches» (les ploutocrates) en tant qu’abuseurs de la propriété privée qu’ils ne remettaient pas en question, les seconds s’en prenaient, au moins en théorie, au capitalisme en tant que système qu’ils prétendaient abolir 2. Or, on peut retrouver ce type de problématique dans le contexte actuel de la mondialisation néolibérale – où disparaît le mouvement ouvrier classique et s’effilochent les repères «de classe» anciens. Un discours (populiste?) très en vogue dans les milieux contestataires de l’ordre libéral consiste à opposer riches et pauvres, salariés et exclus, «peuple» et «élites corrompues», authentiques rebelles et «gauche caviar». De là à une dérive des révoltes populaires, des contestations «du système» ou d’élémentaires désespoirs dans la haine aveugle, l’antisémitisme ou la xénophobie – il y a un pas aisément franchi en ces temps de crise, de démission des vieilles gauches et de régression intellectuelle. Mais cette conscience du risque n’a rien d’une stigmatisation des opprimés et de leurs révoltes, encore moins d’une légitimation de l’oppression et des cautions que lui apporte la gauche caviar… 3

Les fleurs vénéneuses de la destruction sociale ne doivent pas faire oublier le fumier qui les fait s’épanouir. Or, c’est à ce genre d’ «oubli» qu’est voué l’anti-populisme des idéologues de l’air du temps.

Jean-Marie Chauvier

Bibliographie - Pierre Blaise, Patrick Moreau (sous la dir. de)

Extrême-droite et national-populisme en Europe de l’Ouest

Centre de Recherche et d’Information Socio-Politique (CRISP) 1a, place Quetelet, 1210 Bruxelles, Belgique

  • Pierre-André Taguieff (sous dir. de)

Le Retour du populisme

Universalis, Paris 2004

  • Manuel Abramowicz

Préface de Xavier Mabille

Guide des résistances

Pour lutter contre ceux qui veulent supprimer nos libertés.

Ed. Labor, Bruxelles 2005

  1. D’autres formes de corporatisme s’installent en URSS stalinienne et post-stalinienne. La base sociale est différente, mais le consensus employeurs-employés se structure dans une sorte de «patriotisme d’entreprise» qui, d’ailleurs, survit à la chute du système soviétique

  2. Pour rappel, jusque dans les années 50, la plupart des partis socialistes se réclamaient encore, officiellement, de la «propriété collective des moyens de production» . En Belgique, les socialistes n’ont pas encore aboli cette clause de leur «Charte de Quaregnon» datant de 1886

  3. Il ne s’agit nullement «des riches» qui s’engagent aux côtés des opprimés, mais des élites «de gauche» qui parlent en leur nom sans plus rien vivre ni pratiquement connaître la réalité de leurs vies

Belgique: un «guide des résistances».

Infatigable dans la traque de «la bête immonde», Manu Abramowicz signe un ouvrage original. Outre l’inventaire des parcours, des personnes, des mouvements, des problèmes que posent aujourd’hui la renaissance du néonazisme et de l’extrême droite, l’auteur propose des pistes et des moyens pour une résistance efficace. Une boîte à outils percutants de l’antifascisme en action.

De plus, M. Abramowicz n’est pas de ceux qui célèbrent la grand-messe antifasciste ou antitotalitaire complaisamment ignorante des désastres du libéralisme.

Il ne s’agit donc pas d’un consensus mou dans la célébration de «valeurs démocratiques» au- dessus de tout questionnement. Dans la préface, le président du CRISP et célèbre politologue Xavier Mabille inventorie, lui, les comportements – silences, aveuglement, indifférence, mimétisme des «démocrates autoproclamés» - qui font le lit de l’extrême droite, dont on connaît l’influence croissante et la virulence en Belgique flamande.

JMC