QUESTIONS D'HIER ET DE DEMAIN : "L'Eros ailé"

09.05.2010, Veröffentlicht in Archipel 160

En cet anniversaire de Mai 68, nous clôturons le cycle de textes sur la Révolution de 1917 par un récit de Jean-Marie Chauvier portant sur un aspect moins connu de cette révolution, la libération sexuelle. Dans la presse occidentale au début des années vingt, on pouvait lire des phrases telles que celle-ci: «Les Soviets ont collectivisé les femmes. Ils organisent des écoles mixtes et des douches communes pour débaucher la jeunesse. Ils permettent l’avortement et l’homosexualité, des défilés d’hommes et de femmes nus. La famille est systématiquement détruite.»

Dès 1917, le pouvoir révolutionnaire soviétique pose les jalons d’une législation abolissant le mariage patriarcal, la «vente des fiancées» (pays musulmans), les inégalités hommes/femmes. L’URSS naissante (1922) est l’un des rares pays du monde où le principe «A travail égal, salaire égal» devient une politique officielle, où les femmes ont acquis le droit de vote et d’éligibilité (la Belgique devra attendre 1948 et le canton d'Appenzel-Rhodes intérieure en Suisse, 1991), où l’avortement est dépénalisé et le contrôle des naissances encouragé. En matière d’émancipation féminine, observent des spécialistes, seule la Norvège était en avance sur la Russie soviétique.

La dirigeante bolchévique Alexandra Kollontaï, la joyeuse émancipée du Politburo, dans un texte intitulé «L’Eros ailé»*, invite à prolonger la révolution politique par une révolution sexuelle: union libre, voire «amour libre», libération de la femme de l’esclavage domestique et des relations Hommes/Femmes, des considérations d’argent, des conventions et des hypocrisies bourgeoises. De quoi chambouler les mœurs de toute une population!

Mode de vie familial et sexuel avant la révolution

Depuis le XVIème siècle, le servage et l’esclavage, l’institution patriarcale communautaire villageoise, le droit coutumier et l’Eglise orthodoxe en avaient fixé les cadres. Dans le Haut Moyen-âge russe, le relatif «nomadisme» et le non-asservissement des paysans, encore très imprégnés de paganisme, ne permettaient pas un tel contrôle social. Le christianisme orthodoxe avait eu fort à faire pour discipliner la sexualité débridée des païens et païennes (on y fait allusion dans le film de Tarkovski «Andréi Roublev»). La cellule familiale des paysans se confondait avec le dvor (feu ou foyer), quelque

22 millions au début du siècle: les parents vivaient sous le même toit que leurs fils et filles et leurs éventuels conjoints. La commune (le MIR) favorisait la paix sociale en repartageant régulièrement les terres selon le nombre de membres de la famille. Mais à la mort du chef de famille, on repartageait les biens, ce qui poussait à la dispersion.

L’héritage était transmis en parts égales aux successeurs mâles. Cette égalité dans l’héritage encourageait l’éclatement des familles et perpétuait la «fluidité» du village. L’abolition du servage en 1861 a relancé le « nomadisme « et le manque de terres contribuait aussi à l’éclatement des grandes familles et à l’exode rural. Le patriarcat n’était pas déstabilisé pour autant, bien au contraire: une part de l’autorité du Seigneur était transférée vers le bolchak ou chef de famille, maître des lieux (le dvor ) et des gens, et à ce titre membre de l’assemblée (skhod ) de la commune, avec laquelle il partageait le pouvoir de décision dans les querelles familiales, jusques et y compris le droit de livrer les désobéissants à la police, à la prison et à la déportation.

Si les paysans n’avaient pas le sens de la propriété de la terre et des biens, les chefs l’avaient en tout cas des femmes qui leur étaient soumises. «Etre mariée»* se dit en russe byt za mujem* , littéralement «être derrière le mari».

Les lois tsaristes reconnaissaient la seule institution religieuse du mariage, où la femme était tenue à l’obéissance absolue et les enfants condamnables par procédures judiciaires à l’emprisonnement en cas de désobéissance ou «pour immoralité et tous vices notoires» . La révolution d’Octobre «dissout» de tels «liens de mariage», dépossède les hommes de leur «propriété» sur les femmes, accordent à celles-ci le droit de disposer d’elles-mêmes, de travailler comme bon leur semble, de choisir librement leurs nom, domicile et citoyenneté. Les décrets pris dans ce sens dès les 19 et 20 décembre 1917 seront complétés et systématisés dans le premier code civil soviétique de 1918, qui confirme le droit au divorce, y compris par consentement mutuel, et abolit toute différence entre enfants légitimes et illégitimes. De plus, les procédures de mariage et de divorce sont facilitées à l’extrême, et les relations sexuelles hors mariage ne sont plus punissables. (Dans les villages, on bastonne et on tue des femmes pour adultère).

Le code de 1926 et «l’offensive» en Orient

Le code de 1926 précise: il y a deux types de mariages, «enregistré» et «non enregistré», le deuxième, dit «mariage de fait» est basé sur la reconnaissance réciproque et prouvé, juridiquement, par le fait d’habiter ensemble et/ou de se soutenir matériellement ou dans l’éducation commune des enfants. Il a la même valeur que le mariage enregistré. Les époux se choisissent un nom commun, soit celui de l’homme, soit celui de la femme. Ils conservent leur nationalité d’origine.

Le divorce est libre et, dans le deuxième cas, ne réclame aucune formalité. En cas de remariage, il est considéré comme «automatique».

Il y a «pire»: le régime soviétique abolit les lois réprimant l’homosexualité, dépénalise l’avortement (criminalisé au même moment en France) qu’il veut «thérapeutique et gratuit» , en milieu hospitalier, et en réaction aux très nombreux avortements clandestins. Il est aussi question de régulation des naissances par la contraception mais les possibilités techniques font défaut.

Le changement des lois ne modifie que lentement les usages: il y aura, dans les années vingt, deux tiers à trois quarts de mariages civils dans les villes, mais toujours neuf dixièmes de mariages religieux à la campagne où les femmes continuent à être soumises au patriarcat et aux pires violences en cas d’infraction – a fortiori dans les régions musulmanes, où celles qui s’aventurent ne fût-ce qu’à l’école risquent la mort.

Des femmes ouzbek qui ont vécu cette époque nous ont raconté qu’elles vivaient dans la vieille ville selon les traditions, portaient le voile et ne se rendaient que clandestinement et irrégulièrement aux cours et dans les réunions que dispensaient les institutions soviétiques, sous bonne garde. Cela se passait à Tachkent, fin des années vingt.

Parmi les problèmes posés – outre la non-scolarisation des femmes, leur non-accès au travail et leur esclavage domestique – il y avait la coutume de la rançon (kalym ) pour les fiancées, leur «vente» encore enfants. Au début des années vingt, des lois ont été édictées pour interdire le mariage en dessous de 12-14 ans, et dans un deuxième temps à 16 ans. Mais les dispositions légales étaient difficilement applicables, d’autant que la charia était la loi la plus reconnue. Il faudra des décennies pour modifier les comportements. L’émancipation des femmes en Orient musulman fut handicapée du fait qu’au début, les «clubs de femmes» censés la promouvoir étaient dirigés par des Européennes. Ce n’est que très lentement que des Musulmanes y sont apparues en nombre et ont osé prendre des responsabilités face à leurs pères et frères, à la réprobation de l’ensemble de leurs communautés.

En 1927, les lenteurs des changements ont incité les autorités à lancer une grande hudjum (offensive). A Tachkent, Samarkand et de nombreuses autres localités, des milliers de femmes ont spectaculairement arraché leurs parandjas (voiles) et dans certains cas les ont brûlés. Ces manifestations ont entraîné de violentes réactions qui firent, parmi les femmes rebelles, de nombreuses victimes. Les tribunaux ont a leur tour prononcé des condamnations, y compris à mort, d’auteurs d’agressions contre les femmes. Malgré (ou à cause) de sa violence, surtout symbolique, la hudjum de 1927 semble avoir eu un effet de «déblocage» massif pour l’accès des femmes musulmanes aux études et au travail. En souvenir de ce mémorable tournant, un certain nombre de femmes ouzbek nées à la fin des années vingt ont porté le prénom de Hudjum .

Les dirigeants bolcheviks pour la plupart (des hommes et forcément machistes) sont certes loin de considérer le partage des tâches ménagères et la révolution sexuelle comme une priorité. L’une des rares femmes de la direction communiste, Alexandra Kollontaï, croit non seulement que c’est une priorité, mais que sans son accomplissement, l’émancipation sociale ne peut rester qu’un vain mot. Dans «l’Eros ailé», elle se fait l’apôtre de l’union libre, du droit des femmes à disposer de leurs corps, de la libération des tabous qui empêchent l’épanouissement sexuel. Les bouleversements sociaux ont en effet entraîné une «crise sexuelle», une crise de la vie privée, une perte de repères engendrant le chaos, un effroi des individus qui, précise Kollontaï, «passent d’un extrême à l’autre» . Du puritanisme ou de l’hypocrisie, en effet, certains jeunes communistes passent à l’orgie et il n’est pas rare que des hommes très «libérés», interprétant à leur façon la libération sexuelle, qualifient de «petites bourgeoises» les filles qui ne se prêtent pas illico à leurs désirs. «Partouzes» et viols collectifs, déjà courants par temps de guerre, font donc partie du climat débridé de la révolution culturelle. «La Kollontaï» en fait les frais, et Lénine ne l’épargne pas de critiques virulentes: l’obsession du sexe lui déplaît, et il s’en confie à une autre célèbre féministe communiste, l’Allemande Klara Zetkin, nettement moins délurée qu’Alexandra.

La «chienlit» soviétique

Il n’est sans doute pas d’expérience, de témérité, d’aventure ou de folie des... années soixante en Occident et de «Mai 68» qui n’aient connu de précédent dans les années vingt en URSS: communautés «partageuses» de travail et/ou de vie, écoles antiautoritaires, cuisines collectives pour décharger les femmes de l’esclavage domestique (il n’y avait pas d’appareils ménagers, et ces cuisines, tout comme les buanderies collectives, constituaient une révolution), construction d’immeubles articulant logements privés et lieux de vie communautaire, psychiatrie antiasilaire, autogestion des prisons, éducation psychanalytique, etc.

Le 21 août 1921, la «freudo-marxiste» Vera Schmidt ouvre à Moscou un «Jardin d’enfants expérimental» de l’Institut de neuropsychologie qui, après rumeurs et scandales, sera rattaché en 1922 à «l’Institut d’Etat de psychanalyse». Education non punitive, observation et non répression de la sexualité infantile (à l’époque niée et diabolisée), stimulation sur cette base de la «sublimation» dans les activités intellectuelles et créatrices… telles sont les caractéristiques d’une expérience qui provoquera des réactions indignées, notamment parce que la masturbation n’y est pas interdite. Pour Vera Schmidt et d’autres freudiens de gauche, l’enjeu est la formation d’individus non soumis, épanouis «tels que les exige le communisme» .

La voie est ouverte à l’expérience pédagogique d’Anton Makarenko et à ses communautés vouées à la rééducation des adolescents délinquants et vagabonds. Pas vraiment «libertaire», mais réellement inspirée d’un projet de responsabilisation et d’épanouissement des personnes, la pédagogie de Makarenko devait acquérir une réputation mondiale et devenir la doctrine pédagogique officielle de l’URSS stalinienne, qui n’en retint que les aspects formels de l’autogestion (directive!) et l’esprit collectiviste, pour convertir le «makarenkisme» à une pratique autoritaire.

Parmi les «extravagances» des années vingt, on notera aussi les idées, et les expériences de psychiatrie non asilaire, avec consultations ambulatoires, accompagnées d’une réglementation des abus d’internements.

La vague émancipatrice, on le sait, a dû se retirer. Le nouveau code de 1926 alla encore plus loin que celui de 1918 dans le sens de la libération. Mais dans les années trente, on en reviendra à l’interdiction de l’homosexualité (1934) et de l’avortement (1936). C’est l’avènement d’un stalinisme néo-conservateur, nataliste et puritain.

A quoi attribuer le reflux? Face aux excès de l’«amour libre» et de l’avortement, dans un contexte sanitaire déplorable, les réactions sont d’abord venues des profondeurs du peuple, avant d’être mises à profit par le régime stalinien pour encourager la natalité et «consolider la famille» . De toutes les oppressions subies par les femmes, celles des mentalités patriarcales et de l’esclavage domestique ne pouvaient qu’être perpétuées dans un contexte d’extrême pénurie, d’exiguïté des logements, de priorité à l’industrialisation et bien sûr, de mobilisation quasi militaire pour la construction d’un pays. Les premières restrictions à l’avortement, dans les années vingt, furent justifiées non par des raisons morales, mais en raison du manque de place dans les cliniques et de la hausse des demandes.

Vers la fin des années 1920 pourtant, les niveaux d’intégration sociale et d’éducation placent déjà les jeunes femmes russes en légère avance sur celles d’Europe orientale et bal-kanique, les jeunes Musulmanes du Caucase et d’Asie centrale semblent aussi mieux loties que leurs soeurs des pays voisins de Turquie, d’Iran ou d’Afghanistan.

Une révolution était en marche. Pas exactement celle dont rêvaient, en 1917, les communistes les plus libertaires!

Une «libéralisation» reprendra progressivement son cours après la mort de Staline en 1953, elle est loin d’être achevée, l’URSS connaîtra jusqu’au bout la pénurie de pilules et les préservatifs poreux. Mais depuis les années 1990, le capitalisme a complètement bouleversé la donne: le sexe est entré dans l’hypermarché.

* Ce texte, adressé à la jeunesse, s’intitule plus précisément «Place à l’Eros ailé», il est introuvable en France.