RUSSITUDES: La "restauration" selon Poutine

07.05.2010, Veröffentlicht in Archipel 144

Vladimir Poutine est accusé, en Occident et dans l’opposition libérale russe, de «réhabiliter l’URSS», suspect donc de «néo-soviétisme». Dans les précédentes volets de cet article, J. M. Chauvier avait évoqué l’ère des révélations puis celle de la nostalgie.

La troisième phase, c’est l’actuelle, toute récente. L’amélioration économique, sous Poutine, incite moins à comparer le présent avec le «bon vieux temps» . Les lois de la biologie font peu à peu disparaître les anciens Soviétiques. Ceux qui ont eu vingt ans à la chute de l’URSS, en 1991, et en ont déjà 35 aujourd’hui ont tourné la page, les plus jeunes se détournent complètement des «querelles des parents» , l’URSS est déjà une planète lointaine, une Atlantide engloutie.

Enfin, les «nostalgiques» ont reçu du baume sur les plaies. Vladimir Poutine leur a rendu la mélodie de l’hymne soviétique, les défilés du 9 mai, le constat que la disparition de l’URSS fut «la catastrophe géopolitique la plus grande du XXème siècle» . Ces faits et gestes de Poutine ont scandalisé les libéraux et la presse occidentale, qui l’ont soupçonné de vouloir «restaurer l’URSS» .

Or, la restauration poutinienne n’est pas vraiment ce que l’on en dit...

Elle pourrait même avancer dans la «décommunisation» beaucoup plus loin que n’ont pu faire les libéraux eltsiniens. Dans un long entretien autobiographique, Vladimir Poutine révèle le caractère très «soft» de son rapport au communisme. En résumé: oui, on y croyait, et puis le Mur est tombé, on a réfléchi, et on est passé à autre chose. C’est assez typique de sa génération de cadres en tout genre promus des années 1970 brejneviennes: pas d’états d’âme, pas de passions idéologiques, un souci d’efficacité, point. Le fait d’avoir fait carrière au KGB, et de vénérer cette institution, n’a rien d’une «preuve de soviétisme» . Le KGB, et le FSB à sa suite, c’est le service de l’Etat. On ne peut oublier que nombre de cadres supérieurs et d’intellectuels du KGB ont œuvré au changement. A commencer par son président, devenu secrétaire général en 1983, Youri Andropov.

La première impulsion à la Perestroïka, c’est lui qui la donna. Poutine lui-même s’est trouvé, fin des années 1980, dans l’équipe très libérale menée par le maire de Leningrad, Anatoli Sobtchak. Poutine qualifie les idées actuelles du PC russe de «cafards idéologiques» .

Fantômes et cadavres exquis

Vladimir réussirait-il là où Boris a échoué? Ce que le président Eltsine n’a pas obtenu, son successeur Poutine pourrait-il l’oser? La rumeur court et persiste: un complot est ourdi au Kremlin pour déménager du Mausolée de la sacro-sainte Place Rouge la momie de Lénine. Objet de vénération ou de curiosité, elle continue à faire tache dans le paysage symbolique de la Nouvelle Russie. Comment s’en débarrasser? La population serait-elle plus mûre aujourd’hui, les vieux nostalgiques biologiquement évacués de la scène, les jeunes suffisamment indifférents pour qu’un tel choc symbolique puisse être perpétré sans trop de protestations?

L’embaumement du fondateur de l’Etat soviétique, après sa mort en 1924, se fit au mépris des conceptions athées et laïques du communisme, et malgré l’avis contraire de son épouse Nadiejda Kroupskaïa qui, contestataire persistante de la politique stalinienne, s’entendit dire de la bouche du Staline encore débutant*: «Si tu continues, on trouvera à Lénine une autre veuve». Du reste, la momification relevait de coutumes d’ancienne Egypte ou d’Assyrie qui n’avaient pas cours en Russie. Quant au Mausolée, œuvre de l’architecte d’avant-garde Chtchoussev, quoique bien intégré au paysage, son inspiration babylonienne (donc «païenne») contredit celle, byzantine et pieusement chrétienne des Eglises du Kremlin, au point que la hiérarchie orthodoxe voudrait le faire raser. Poutine n’irait pas jusque là, l’homme est plus délicat avec le patrimoine architectural qu’avec les Tchétchènes.

Tout simplement, il pourrait faire enterrer Lénine «chrétiennement», ce qui inquiète certains popes intégristes: «La terre rejetterait ce diable!».

Poutine aurait concocté le projet de déménagement de la momie avec Nikita Mikhal-kov, célèbre cinéaste réalisateur des «Cinq soirées», «Yeux noirs» et «Urga», devenu l’autoritaire patron du cinéma russe actuel. Ce serait «l’opération Telo» (le corps). Elle prolongerait la décommunisation symbolique des années 1990, qui avait visé la toponymie des villes, rues et stations de métro mais s’est arrêtée en chemin vu l’ampleur de la tâche: c’est par milliers que l’on compte encore les lieux-dits portant les noms de Lénine, de l’armée rouge, de moments ou de personnages de l’ère soviétique. Or, même des groupes rock actuels se réapproprient des symboles de cette époque, des jeunes proclament sur leurs t-shirt «Ma patrie, l’URSS».

Remarquons que Vladimir Poutine a eu recours aux services du papa de Nikita pour une autre opération symbolique: la remise en service de l’hymne soviétique. Les athlètes et le public des stades peuvent à nouveau entonner ou du moins fredonner la célèbre mélodie, vu que personne n’arrivait à retenir le nouvel hymne russe imposé par Eltsine, sur une musique de Glinka. L’hymne soviétique avait succédé en 1944 au chant officiel révolutionnaire adopté en 1918: «L’Internationale». La nouvelle composition était d’Alexandre Alexandrov, le fondateur des chœurs de l’Armée rouge. Le chant évoquait alors: «L’Union indestructible des peuples libres». Plus question bien sûr de chanter ça aujourd’hui. A l’hymne soviétique recyclé, il fallait de nouvelles paroles, «patriotiques russes».

Le papa de Nikita, le vieux Serguei Mikhalkov s’en est chargé: le parolier a traversé tous les régimes. Il fut déjà l’auteur de la version stalinienne en 1944 et des paroles brejnéviennes dans les années 70. Fidèle au poste, il gratifie Poutine d’une troisième version ad hoc. Et le fiston Nikita de renouer avec le tsarisme! Décidément, la famille Mikhalkov est un modèle de continuité dans les zigzags de l’Histoire, à la façon de pas mal d’intellectuels ex-soviétiques qui, après avoir servi (et parfois très prudemment contesté) l’ancien régime, se découvrent d’insoupçonnables passés de dissidents voire de nostalgiques du tsarisme.

Eau blanche et feu rouge

Poutine, qui a l’art de marier l’eau blanche et le feu rouge, avait également tenu, le 9 mai 2005, à célébrer avec faste et force drapeaux rouges les 60 ans de la victoire de 1945 sur l’Allemagne nazie. Il est vrai que les éradicateurs de soviétisme aux commandes des révisions de l’Histoire sous Eltsine pouvaient difficilement «démontrer» que le drapeau planté sur le Reichstag de Berlin en mai 1945 fut la bannière tricolore nationale portée par de vaillants soldats de l’armée «russe», et non «rouge», soviétique et multinationale. Comment escamoter le drapeau rouge frappé de faucille et de marteau? Poutine a préféré s’en accommoder: on ne peut changer le passé. Etrange jeu de balancier qui alterne les faveurs présidentielles, tantôt aux nostalgiques de l’URSS, tantôt aux iconoclastes anticommunistes. Contradiction? Pas vraiment. La mise en terre de la momie de Lénine n’exclut pas que l’on vénère les gloires du passé, tant soviétique que tsariste. La révolution de 1917 et Lénine rappellent désagréablement la division de la nation, alors la lutte contre l’occupant nazi et la victoire de 1945 l’ont rassemblée. Mais voyez la suite du feuilleton! Funèbre et funéraire encore: cet automne 2005, la Russie a rapatrié les cendres du philosophe nationaliste Iline et du chef de la contre-révolution antisoviétique Anton Denikine. Certains commentateurs ont dit: «On enterre la guerre civile, c’est la réconciliation nationale». Voire. Boris Eltsine avait déjà réhabilité le tsar Nicolas II, le dernier des Romanov, en lui demandant pardon pour les crimes de la révolution. C’est bien la cause rouge que l’on enterre, et la blanche qu’on présente désormais comme celle de la démocratie. Le métropolite Cyrille a enfoncé le clou dans le cercueil bolchévique: «Ces funérailles (officielles) ne sont pas celles de Trotski, mais bien de Dénikine». Il faut préciser que Trotski, dans la vulgate anticommuniste officielle ou libérale, est présenté comme le pire gauchiste de la révolution, une sorte de Staline avant la lettre. Et si le bolchévisme est condamné, l’anarchisme l’est au même titre: l’un et l’autre, dans maints ouvrages russes, sont présentés comme les émanations de la racaille et de la folie collective qui poussa la Russie dans le précipice de la guerre civile et du communisme. Ainsi, Makhno est parfois qualifié d’»anarcho-bolchévik». A l’autre pôle, les généraux blancs font figure de précurseurs de la démocratie aujourd’hui triomphante.

Une controverse a jailli autour d’un projet de mémorial aux victimes de la guerre civile de 1917-20, où blancs et rouges reposeraient ensemble dans une même fosse commune. Levée de boucliers démocrates et nationalistes: on ne peut mélanger soldats du Bien et suppôts de Satan. Mieux vaudrait faire «comme en Espagne» – un mémorial et une cathédrale en l’honneur des héros du mouvement blanc et, à distance, une nécropole avec les ossements des chefs Bolcheviks, enfants maudits et honte de la nation. Comme en Espagne? Allez savoir…

« La Russie aux Russes»

Point d’orgue de cette bataille symbolique: la fête de la révolution, le 7 novembre, a été abolie. Poutine lui a substitué la célébration, le 4 novembre, de la victoire remportée en 1613 sur les envahisseurs polonais. Elle marquait la fin du «temps des troubles» et le début du règne de la dynastie des Romanov. On se perd en interprétations vagabondes: Poutine aurait-il une dent contre les Polonais depuis qu’ils ont pimenté de vodka-Walesa l’orangeade ukrainienne? Ou croit-il avoir mis fin aux troubles de l’ère post-soviétique? A moins qu’il ne se voie déjà en nouveau tsar? A chacun de spéculer comme bon lui semble.

Mais Poutine s’est vu gratifié de «hourrah!» plutôt encombrants: sa nouvelle fête nationale a été saluée à Moscou, le 4 novembre 2005, par un déferlement de milliers de manifestants fascistes aux cris de «La Russie aux Russes!» et «Sieg Heil!». A inscrire au chapitre de la prolifération de groupes néonazis et racistes, à l’heure où les sarkozystes locaux entendent maîtriser et «choisir» l’immigration nécessaire de travailleurs caucasiens et asiatiques.

Restauration pour restauration: l’aigle bicéphale tsariste couronné est bien l’emblème de la Présidence, l’armée russe arbore un drapeau rouge marqué d’étoiles rouges cerclées d’or et… du même aigle impérial, les troupes cosaques renaissantes font office d’auxiliaires des polices chargées de la défense (et du nettoyage) des territoires méridionaux de toute présence asiatique ou caucasienne intempestive.

Alors quelle «restauration»?

Probablement celle qui donnerait consistance à la nouvelle «idée nationale» concoctée par l’éminence grise du Kremlin, Vladislav Sourkov. L’idée d’une «nouvelle» nation russe qui, s’appuyant sur les acquis des époques tsariste et soviétique, tout en se débarrassant de leurs archaïsmes, s’engagerait dans une nouvelle phase de la modernisation. Le grand patron des privatisations, Anatoli Tchoubaïs, y ajoute la notion de l’»empire libéral»: résolument engagée dans la voie capitaliste, la Russie serait vecteur de modernisation pour tout l’espace ex-soviétique. Le principal relais de la mondialisation.

Mais quelle «modernisation» et avec quelle «nouvelle nation russe»? Le bilan socio-économique et démographique de quinze années de libéralisation est rien moins qu’encourageant. Sur ces questions, et ce bilan, la controverse bat son plein.

Jean-Marie Chauvier

Bruxelles

* En 1924, Staline succédait à Lénine contre l’avis de ce dernier, consigné dans un «testament» que le Congrès du parti bolchévik, rassuré par les promesses du candidat à la succession, décida de ne pas publier. A cette époque, Staline devait encore s’imposer. Il n’atteint le pouvoir absolu qu’après le 17ème congrès de 1934, dont une grande partie des délégués furent exterminés lors des purges de 1937-38. Jusque là, loin d’exercer un contrôle «totalitaire» absolu, le régime stalinien était aux prises avec de grands désordres sociaux et les pouvoirs semi-féodaux des baronnies régionales du Parti. Ce n’est d’ailleurs qu’en 1939, à la faveur du pacte germano-soviétique et de la purge des «antifascistes» de la diplomatie, que le groupe Staline-Molotov réussit à prendre en mains, totalement, la politique extérieure de l’URSS.